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DANS LE RETRO : DE BELLES HISTOIRES DE VELOS, DE MOTOS, DE DERNY


BORDEAUX-PARIS 1985 : Mort d'un derby

 

BORDEAUX-PARIS
1985 : Mort d’un Derby

 

Quand on veut se débarrasser de son chien, on dit qu’il a la rage (proverbe connu) … Et cela faisait un bon moment déjà qu’il «  pesait » à ses organisateurs, le « Derby de la Route » … Marre de battre le rappel des (mauvaises) volontés chaque année, d’en appeler en vain aux vertus du « challenge à nul autre pareil », aux « valeurs » du respect du métier, à la « pérennité du patrimoine cycliste » sur fond de montée des périls … tu parles Charles !

 

Chaque année, malgré les appels au peuple, c'est la même rengaine de candidatures arrachées au forceps, de directeurs sportifs réticents et fuyants … D’autant que, comme si ça ne suffisait pas,  chaque nouvelle édition est annoncée - depuis une bonne génération déjà – dans les colonnes des quotidiens et magazines sportifs à la façon d'une complainte déprimante. On y présente, sur le mode fatigué, le Derby de la Route comme une classique hors d’âge, trop ardue pour les générations présentes, amollies paraît-il par la facilité des temps présents, et les prétendues tentations des grandes villes. Et quand ces mêmes consentent à rendre compte de l’épreuve, ils le font sur un mode bâclé, en chroniques désabusées, servies-express, entre une tranche de Tour de l’Oise et un morceau  de Giro.

 

Il faut reconnaître que chacun y a mis  du sien, au fil des éditions qui passent, pour précipiter la fin du « Derby de la Route ». Coureurs,  journalistes, et même organisateurs (nous verrons comment),  tous,  à un moment ou à un autre, ont fait ce qu’il fallait pour hâter l’enterrement de cette véritable épreuve de vérité.  Et "la vérité fait peur", comme chacun le sait.

Peur aux coureurs surtout, et trop d’entre eux, au fil des générations, ont préféré ne pas étalonner leur réputation à la vérité de Bordeaux-Paris. Peur aux directeurs sportifs également, circonspects, eux, devant les frais à engager dans pareille épreuve.

 

Depuis quelques éditions, on sent confusément qu’il faut en finir avec cette gêneuse du  calendrier cycliste, incompatible à l’heure du prêt-à-courir et des grand-messes télévisuelles.  Comme il fallait un prétexte à des organisateurs las d’un demi-siècle d’efforts vains, et qu’on peinait à le trouver,  en cette édition 1985 s’est présentée une « tête de turc » idéale, le candidat tant attendu par les fossoyeurs impatients. Un obscur, un sans-grade, un "pas Français" de surcroît, bref, le client idéal. Il a pour nom Martens, pour prénom René, de nationalité belge.

 

Pourtant, sur la ligne de départ de ce quatre-vingt-deuxième Bordeaux-Paris, on est loin – qualitativement parlant -, de la pauvreté de certaines éditions précédentes, je vous en fais juge. Emargent à la liste des prétendants  Gilbert Duclos-Lassalle,  lauréat en 1982, vainqueur du Prix de Rennes, rodé aux contre-la-montre de la récente Vuelta. Victime la saison dernière d’un accident de chasse, il est surmotivé pour inscrire à nouveau le Derby de la Route  à son palmarès. Il y a Pascal Poisson, roule-toujours au coup de pédale velouté, tailleur de bouts-droits patenté chez l’équipe Renault, et plutôt dans le coup à la récente Flèche Wallonne, qu’il a bouclé dans les dix premiers. 

 Pascal Poisson et Gaston Dewachter, ici dans l’édition 1984  - photo collection J-M Letailleur

 

Voici Hubert Linard, vainqueur - certes sur le tapis vert - en 1984, après le déclassement pour dopage de Marcel Tinazzi. Fidèle de Bordeaux-Paris, vainqueur d’une étape du Tour Midi-Pyrénées,  il ne vient jamais sur la route de Bordeaux à Paris pour amuser la galerie.

 

Mais si l'on cherche un favori, il faut plutôt lorgner du côté de Jean-Luc Vandenbroucke, l’éternel espoir du cyclisme belge, vainqueur en cette saison des Trois Jours de la Panne et des Quatre Jours de Dunkerque, excusez du peu ! Moins « coté », son compatriote, René Martens, dont il faut forcément se méfier puisque, impréparé, il a terminé second, il y a deux ans de cela, du Tour du Midden Zeeland – trois cents bornes dont deux cents derrière derny … Si c’est pas un indice, ça !

 

Un challenger sérieux pourrait être Guy Gallopin, vainqueur au mois d’Avril d’une étape du Tour du Vaucluse. Il tient à améliorer sa quatrième place de l’an dernier. Autre favori, le Hollandais Hennie Kuiper, ex-champion olympique et du monde, qui effectue une saison 85 à tout casser : vainqueur à trente-six ans de Milan-San-Remo, troisième d’un Tour des Flandres dantesque, huitième d’un Paris-Roubaix du même métal.

 

A la liste des prétendants émarge aussi le français Philippe Lauraire, coéquipier de René Martens. Il a remporté en début de saison  la Ronde des Pyrénées. Il affiche des ambitions plus modestes, mais son directeur sportif, le bouillant Luis Ocana, croit en ses chances. Les autres, Eric Guyot, Dominique Garde, le Hollandais Jonkers, Christian Levavasseur, n’ont pas ouvert le compteur à victoires depuis le début de la saison, mais ils font honneur à leur profession (eux) en s’engageant sur cette course hors-norme.

 

Ils sont donc douze, seulement, jusqu’à ce que se manifeste au dernier moment un coureur amateur du C.C Wasquehal, un Irlandais qui fera parler de lui, plus tard, bien plus tard, dans d’autres circonstances : Paul Kimmage. Quantitativement, c’est faiblard. Qualitativement par contre,  c’est une autre affaire, et dès lors, pourquoi toujours pleurnicher, côté chroniqueurs, sur les vertus fantasmées du  temps  passé et d’un supposé « âge d’or » ?

 

Le départ fictif est donné nuitamment à deux heures trente-cinq, de Bordeaux-Centre, après l’appel des concurrents. Les noctambules massés devant l’Office du Tourisme assistent au passage de la cohorte des coureurs et suiveurs qui s’ébrouent et gagnent en procession, par les quais de la ville, comme de coutume, le centre commercial des Quatre Pavillons, à Lormont, d’où sera donné le départ réel, sur le coup des trois heures du matin.

 

Dans le confort des voitures suiveuses qui traversent bientôt mollement Saint-André de Cubzac, Angoulême, Ruffec endormies, on ne déplore pas encore la monotonie de la course à venir.

 

Il faut dire que le petit peloton taille la route à la lumière des phares à un  très respectable  37,816 km / h de moyenne.  Huit heures du matin sont passées lorsque les coureurs investissent Vivonne  et son « arrêt-toilette » avec une demi-heure d’avance sur l’horaire le plus optimiste.  Là, installés à l’aise dans les salles de repos du château de Vounant, situé en entrée de ville, les plus faiblards se refont une santé durant quarante minutes de pause pas volée, avant d’affronter le « dur ».

 

Quand les treize courageux se remettent en route, les quelques badauds présents se poussent du coude : « Vise un peu le matériel ! ...  » … Il est  vrai que la mode, en cette année 1985, est à l’aérodynamisme, record de l’heure de Francesco Moser oblige.  La roue lenticulaire est le gimmick de ces années 1984-1985, elles font florès … Pascal Poisson, Jean-Luc Vandenbroucke, René Martens, Gilbert Duclos-Lassalle notamment, l’ont adopté. On ne trouve - bien sûr - que des avantages à cette fameuse roue lorsque l’on interroge les coureurs, (contrat avec l’équipementier oblige ?) Mais Gilbert Duclos Lassalle lui, a fait encore plus fort, en adoptant un cadre plongeant, avec un guidon type « corne de vache », qu’il se refusera à maudire, tout à l’heure, lorsqu’il passera un peu perclus la ligne d’arrivée, mais qui nourrira quelques décennies plus tard une savoureuse séquence du film « Le vélo de Ghislain Lambert ».

 

La pause « arrêt-toilette » consommée, il faut désormais tracer la route direction Poitiers, kilomètre 218, l’un des lieux emblématiques de Bordeaux-Paris, où piaffent d’impatience la petite escouade des « Burdin-Motobécane ».  Séquence magique sur le boulevard Jeanne d’Arc :  c’est le ballet des coureurs qui s’affairent à capter au travers de l’essaim bourdonnant des engins le sillage de leurs entraîneurs.  

 

Après une heure de mise en jambes, au kilomètre 286 (Les Ormes), c’est le maillot rouge et blanc « Fagor » de Philippe Lauraire, galvanisé par son directeur sportif Luis Ocana, qui, le premier, s’échine à tendre la file, faisant décrocher illico Christian Levavasseur.  Une demi-heure plus tard, Gilbert Duclos-Lassalle, à Sorigny (km 300), peu avant Montbazon, appuie sur l’accélérateur. Et là, surprise : voilà  Jean-Luc Vandenbroucke, pourtant l’un des favoris, qui décroche ! Auparavant, à hauteur du premier ravitaillement, c’était le Belge René Martens qui avait estoqué, comme ça, l’air de rien, sans insister, après la côte de Sainte Maure. L’élégant Jean-Luc Vandenbroucke - décidemment réfractaire au "Derby de la Route" – ne tarde d'ailleurs pas à « mettre la flèche »,  à hauteur d’Amboise, aux abords des trois-cent-cinquante kilomètres, complètement  hors du coup. Grosse déception - côté organisation surtout -, au spectacle de la déroute du champion belge, incapable d’amortir le premier véritable changement de rythme du jour.

 

Plus loin, décidemment inspiré par l’heure du déjeuner, René Martens accélère insidieusement au deuxième ravitaillement, dans la levée après Rilly, au trois-cent-cinquante-septième kilomètre. Derrière, il y avait un moment que le Hollandais Jonkers et l’Irlandais Kimmage  faisaient l’élastique, avant de « rupter » définitivement.  La « randonnée » au bord de la Loire décrite par les journalistes est en train de faire mal aux jambes à certains, mine de rien, le vent de face Nord-Est et le pignon de douze dents (pour ceux qui l’ont monté) aidant, parachevant l’insidieux travail de sape des kilomètres nocturnes parcourus à grand train. Pendant ce temps, l’entraîneur d’Hennie Kuiper, Ziljaard, avec ses allures de bibendum a éveillé l’attention des commissaires. Intrigués, ils ne tardent pas à découvrir le pot aux roses : le joyeux farceur constate devant eux la présence du trou fait dans son maillot, qui, lesté par la clé et la bougie de rechange règlementaire, laisse entrer le vent, le  transformant ainsi en voile protectrice … Il a beau chercher, non il ne comprend pas comment cela a pu arriver ! 

 photo Scor


Cet intermède consommé, les « cadors »  montent l’un après l’autre prudemment au créneau, comme ça, « pour voir ». Pascal Poisson, René Martens, Gilbert Duclos-Lassalle et Hennie Kuiper y vont chacun tour à tour d’une petite « pointinette ». Mais quand le Batave et son entraîneur aux allures de Père-Noël sans hotte accélèrent le rythme,  après la traversée de Blois (km 380,5), nul doute que le petit peloton est désormais mûr pour la rupture, même si tout le monde a pris soin de ne pas se découvrir jusque-là.

 

Et voici que se profilent les faubourgs d’Orléans ... Quatre cent trente-neuf kilomètres ont été accomplis. A l’entrée de ville, René Martens envoie une belle secousse et s’isole,  quand, à ses trousses, en passant sous un pont, Hubert Linard, le vainqueur sortant, et Hennie Kuiper s’accrochent. Le Burdin du Hollandais a souffert, et il va lui falloir une solide minute pour reprendre ses esprits, et repartir. Ce n’était pas vraiment le moment … Car devant, on ne se fait pas des politesses et des mamours, et on se commet, enfin, dans le sérieux. 

 

A la sortie  d’ Orléans, ce sont G.D.L et Pascal Poisson qui mènent la chasse à qui-mieux-mieux, Guy Gallopin et Eric Guyot s’accrochant  furieusement un temps aux ridelles, avant de « reculer ». Le commando - bientôt renforcé par  Hubert Linard,  auteur d’un retour ahurissant – compte quarante - huit secondes de retard sur le fuyard, qui, devant, semble porter beau. La périphérie d’ Orléans est loin maintenant, et c’est plein gaz que Duclos-Lassalle et Hubert Linard animent la chasse.

 

Ils ne pleurent certes pas leur peine, mais ils ne reprennent rien au coureur Limbourgeois. En bourrasque , dans la monotonie surchauffée des plaines beauceronnes, les Burdin-Motobec’ zonzonnent à qui mieux-mieux, à la lisière de la surchauffe …  lorsque celui de Pierre Morphyre, l’entraîneur de Gilbert Duclos-Lassalle, rend soudain l’âme ! Sale affaire … notre G.D.L national, dépité, devra ramer seul quelques kilomètres, pour attendre le retour du Burdin nouveau. Ca se complique du coup fâcheusement pour les poursuivants. D’autant qu’Hennie Kuiper, revenu entretemps, en a bien sûr profité pour filer plein pot direction Pithiviers, à la chasse au Martens. Mais ça lui passe très vite, et ce seront  bientôt Pascal Poisson et Hubert Linard qui, ayant fait un temps le vide fait derrière eux, pousseront à fond  pour tenter le rapproché.

 

Las : ils plafonnent à une minute du Belge, et constatent au bout de quelques  kilomètres « à bloc » qu’il leur est impossible de colmater la brèche. Devant eux, à moins d’une paire de kilomètres, la tête haute, les bras tendus « à la stayer », les reins impeccablement bloqués sur la selle, René Martens dégage une sacrée impression de puissance et d’efficacité. Pour la facilité, on repassera, ce n’est pas le registre du monsieur ! Lui, sur le vélo, c’est plutôt le style «  leveur de fonte » ;  la bouche mi-ouverte ponctuée d’un rictus douloureux et le visage empourpré – une habitude chez lui, on le moque assez  à ce sujettraduisent assez l’intensité de son effort. 

 

Nous voilà en présence d'un  vrai coureur "flandrien", dans la tradition, rustique et dur-au-mal,  et d’une valeur jusqu’ici bien sous-estimée, c’est certain !

 

Après Pithiviers, au kilomètre 480, Pascal Poisson pointe à 1’28’’ du Belge, Hubert Linard à 1’52’’,  Duclos-Lassalle à 2’, Guy Gallopin à 3’15’’. Et puis, brusquement, le style jusqu’ici impeccable du coureur de l'équipe Renault se désunit. Pascal Poisson, qui dégageait jusqu’ici une formidable impression, est en surchauffe, aux sens propre et figuré, et ne va pas tarder à s’effondrer. Quand à Hubert Linard, il n’attend pas longtemps avant d’être la victime à son tour d’un de ces fameux « coups de buis » qui comptent dans une carrière de coureur. Très vite, le coureur du team Peugeot prend la mesure de la situation : il était venu pour gagner, pas pour faire nombre. S’il n’a pas  a été exact au rendez-vous, c’est bien la faute à cette chute imbécile. Dès lors, il ne voit plus de raison à s’attarder dans la course, qu’il quitte aux alentours de la quatrième zone de ravitaillement (Malesherbes, km 500).

 

Il ne reste bientôt plus seul  sur le pont que le valeureux G.D.L, revenu en furie de l’arrière. La mèche en bataille, il a pris son guidon « cornes de vache » par « en dessous » (pas facile) et a mis ses tripes sur la table ...  

 

En vain … A Milly-La-Forêt (km 513), il est à deux minutes et cinq secondes du fringant Limbourgeois, qui  mouline son 56x13 (son mécano n’avait pas pu lui monter une couronne de 12), sans jamais faiblir.

 

Pas moyen pour le Gascon de passer sous la barre des deux minutes de retard. Quand il arrive au sommet de la côte de Corbeil-Essonnes (km 538),  saoûlé de douleurs posturales (la roue lenticulaire ou le cadre plongeant ?), la messe est dite : trois kilomètres avant, entre Le Plessis-Chenet et Corbeil, au km 535, son passif était de 2’35’’ sur Martens. Quant à Guy Gallopin, dont la trajectoire va crescendo  et Pascal Poisson, ils   accusent maintenant 7’45’’ de retard, Kuiper naufrageant loin derrière.

 

Tigery, Brunoy, Yerres sont traversés à grand train par le coureur flamand, qui par moment, semble « pousser » le « Burdin » de son entraîneur De Bakker. Ce dernier le couve depuis Poitiers, attentif et taiseux,  ne le quittant que pour  ravitailler en mélange huile/essence auprès de la voiture suiveuse, brèves séquences pendant lesquelles il  confie son protégé à l’entraîneur de rechange, Kumpen.

 

Derrière, le passif de Gilbert Duclos-Lassalle n’en finit pas de s’alourdir. A Limeil-Brévannes (km 561), qui marque l’entrée dans le département du Val-de-Marne, nul doute que René Martens est désormais à l’abri de tout retour, même si survenait un  aléas de course.

 

Dans la voiture suiveuse de l’équipe Fagor, Luis Ocana  se mord un peu les lèvres en se remémorant ses propos, tenus avec son coureur quelques temps auparavant : « Je te préviens, Bordeaux-Paris coûte cher. Je ne t’engage que si tu es certain d‘aller au bout! » ...  Franchement, c’est de l’argent bien placé sur ce coup-là, non ?

 

René Martens ne tarde pas à déboucher sur le circuit dans  Fontenay-sous-Bois, et à exécuter,  en bon ouvrier sûr de sa force, le pensum des deux tours du circuit de 2,6 kilomètres. Au terme de son équipée sauvage de cinq-cent-quatre-vingt-cinq kilomètres, il coupe en vainqueur la ligne d’arrivée fixée sur le boulevard du Maréchal Joffre,  fourbu, la mine pas forcément aussi fraiche que la dépeindront aigrement les chroniqueurs, entouré fraternellement de ses deux entraîneurs De Bakker et Kumpen. 

Photo Elji

 

Il apporte à cette équipe « Fagor » « new-look » drivée par Luis Ocana sa première grande victoire. Mais il n’a pas coupé le premier la ligne d’arrivée du circuit !  L'épatante Nathalie Pelletier, partie seule avant la caravane, en accomplissant le même parcours, en a terminé une heure avant. Chapeau la dame ! 

L’arrivée de Nathalie Pelletier

 

 Luis Ocana lui, n’en revient toujours pas de la performance de celui qu’il avait engagé en début de saison pour tailler des bouts droits pour son leader Fons De Wolf.  «  Il m’a vraiment étonné ! Déjà, quand je l’ai vu au départ, je ne m’attendais pas à le trouver si affûté ! ».

  

Il faudra patienter 4’ 35’’ pour assister à l’arrivée du magnifique  Gilbert Duclos-Lassalle. Il a la mine des mauvais jours, mais il n’a rien à regretter. Aujourd’hui, il était moins fort que le Belge, tout simplement, même s’il peut prétendre que sans l’incident de course dont il a été victime, l’affaire aurait peut-être pris une autre tournure. Derrière le Béarnais, la course continue, dans laquelle Pascal Poisson et Hennie Kuiper n’en finissent pas de reculer.  

Duclos-Lassalle derrière Pierre Lévêque – photo Elji

 

 L’épatant Guy Gallopin - le local du jour -, transcendé, chouchouté, littéralement porté par la « Gallopin family » [Joël sur le Burdin en entraîneur-animateur-supporteur -, Alain aux soins],  les a dépassés, et il coupe la ligne en troisième position. Une troisième place à la saveur et la signification particulières, dans cette course définitivement pas comme les autres ... Bref, une place  du genre de celle qui vous classe un coureur.

Guy Gallopin et ses frères – photo collection  J-M Letailleur

 

Plus loin, Pascal Poisson en finit,  16’56’’ après le vainqueur. Une déception pour lui, et peut-être plus encore pour son entraîneur, Gaston De Wachter, qui boucle là son dernier Bordeaux-Paris, lui qui a conduit à la victoire les plus grands, De Roo, Janssen, Godefroot, Van Springel … Salut l’artiste !  

Hennie Kuiper et Jos Ziljaard – photo Dominique Turgis

 

Hennie Kuiper arrive en cinquième position. Peu importe la chute et ses conséquences, qui l’ont privé d’un autre rôle dans la course, il est d’abord avide de revanche : il déclare qu’il reviendra l’année prochaine … s’il connaissait la suite …

 

 

 CONCLUSION

 

N’en déplaise à ses détracteurs, ce Bordeaux-Paris millésime 1985 ne dépare pas le palmarès - même si la moyenne - 43.647 km/h - n’a rien eu de mirobolante - et son vainqueur n’a certainement pas à rougir de la comparaison avec ses prédécesseurs.

 

Mais voilà, René Martens est un « tricard » dans le métier. D’aucuns le surnomment dans le peloton « le bourricot », pour sa faculté à encaisser sans broncher les charges de travail ingrates. Sa victoire au Tour des Flandres trois années auparavant avait déchaîné un lynchage  médiatique d’une rare violence ( la « famille » cycliste, y compris le Grand Eddy Merckx, ne se gênant pas pour « charger la barque » ) …  Vainqueur également d’une étape du Tour de France 1981, (la neuvième, Nantes-Le Mans) , de la Flèche Hesbigonne en 1982 et de la Coupe Sels en 1983 (des courses qui pourtant « parlent » au public flamand), le microcosme cycliste le considère avec dédain, Outre-Quiévrain comme ailleurs. Au point que pendant deux années, le Belge va même songer à « quitter le métier ».   

 

Aussi, quand, en ce samedi 25 Mai 1985, il gagne - et sans discussion aucune - un Bordeaux-Paris qui en a valu bien d’autres, les plumitifs en  rajoutent : « le moment est venu de « sonner le tocsin » de la course »  (dixit Pierre Chany) ; «Bordeaux-Paris a besoin d’un coup de plumeau » (J.M Leblanc dans L’Equipe); « Bordeaux-Paris mérite d’autres développements (Jacques Goddet dans son éditorial de L’Equipe) … On parle de « vainqueur de second rang, de basse noblesse » comme le relève justement Guy Caput dans Miroir du Cyclisme, en s’en indignant.  

 

René Martens fut certainement bien plus qu’un « bourricot » : on ne gagne pas un Tour des Flandres, une étape du Tour et un Bordeaux-Paris notamment sans disposer d’un minimum de classe, même si lui-même pensait n’être qu’un « petit » coureur. Et si on avait eu le courage de pousser l’aventure Bordeaux-Paris un peu plus loin, nul doute que bien des challengers de valeur auraient eu du mal à s’offrir le scalp du Limbourgeois.

 

Epilogue : René Martens a jugé bon de ne pas donner suite à nos demandes répétées et persistantes d’interview …

Allons, Bordeaux-Paris est bien mort  … 



René Martens - Bordeaux-Paris 1986 – photo Elji

 

Patrick Police

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Remerciements à : Laurent Martin, Jos De Bakker, Raymond Persijn, Alain Gaudillat, Alain Gallopin, Karel Andries, Serge Jaulneau, Jean-Marie Letailleur, Dominique Turgis, Philippe Bouvet et  Jean Court.

 


 

 

CET ARTICLE EST DEDIE A LA MEMOIRE DE MON POTE LAURENT MARTIN, "ELJI" QUI A FOURNI LA MAJORITE DES PHOTOS ILLUSTRANT CET ARTICLE.

 


 


22/12/2012
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Autour de Bordeaux-Paris 1985 : l'interview de Jos De Bakker

Interview de Jos De Bakker

 Jos de Bakker a soixante-dix-huit ans, et affiche bon pied -bon œil, et excellente mémoire ! C’est à la Pizza Verona, à Anvers (coquet restaurant situé dans le cœur de la vieille ville) que nous avons pu réaliser cette interview en toute cordialité et décontraction. Je profite de cet article pour le remercier encore de son excellent accueil.  Pour ceux qui l’auraient oublié - ou qui ne le savent pas -, Jos De Bakker fut le  sprinteur belge numéro un des années cinquante, l’un des trois meilleurs mondiaux de son époque. Il fut pour la vitesse belge  le trait d’union entre "Milou" Gosselin et Patrick Sercu.  Quatre fois troisième des championnats du monde professionnels de la spécialité entre 1959 et 1966, il devient à sa retraite en 1968 l’un des meilleurs entraineurs à derny et moto de sa génération. 

 

 


  

Patrick Police : « Vous vous êtes présenté dans quelle disposition d’esprit à ce Bordeaux-Paris ? »

Jos De Bakker : « Sérieusement, on ne venait pas pour gagner. Moi, j’y croyais pourtant, je l’avais « drivé » au Zuiderzee derny Tour, disputé sur la fameuse digue hollandaise, alors je savais qu’il serait à la hauteur. Mais il ne faut pas oublier que René disait de lui-même qu’il était un « petit coureur »

 

 

 

Patrick Police : « Comment s’est déroulée la course ? »

Jos De Bakker : « Il ne s’est rien passé de sérieux jusqu‘à l’entrée d’Orléans. Mais en arrivant sur la ville, la course s’est un peu emballée. Accélérations, ralentissements, suivis de périodes de neutralisation. Dewachter, l’entraîneur de Poisson, et Ziljaard, celui de Kuiper, se marquaient « à la culotte » et se regardaient en chiens de faïence. Puis la course s’est jouée en arrivant sur un rond-point.  Là, Dewachter m’a fait un petit signe de tête, l’air de dire « Allez, vas-y ! » (la solidarité entre « pays » peut-être ?). Du coup, j’accélère, on passe le rond-point par la gauche, les autres restant sur la partie droite de la route. On fait de suite « le trou », et un peu plus loin derrière nous, c’est la chute, avec  Linard,Kuiper et Ziljaard qui se retrouvent à terre. En fait, on n’a pas poussé à fond à ce moment-là,   à peine pris une centaine de mètres ».

 

 

 

Patrick Police : « Et après ? »

Jos De Bakker : « Franchement, je pense que Kuiper n’était déjà pas au mieux quand est arrivé cet incident. S’il avait été au top de sa forme, il n’aurait pas tant tardé à  revenir, c’est du moins mon avis. En ce qui nous concerne, quand on a appris à la sortie d’Orléans que nous avions déjà cinquante secondes d’avance, là, j’ai dit à René « Allez, on y va ! ».  Et à partir de là, on n’a même pas eu un seul mot à échanger jusqu’à l’arrivée, le travail était fait ! ».

 

 

 

Patrick Police : « Comment aviez-vous préparé l’épreuve ?  Des sorties de trois-quatre-cents kilomètres  « à l’ancienne », comme Van Springel ou Bernard Gauthier ? »

Jos De Bakker : « Non. Deux-trois sorties d’entraînement dans la semaine qui a précédé la course, après que René soit sorti d’un Tour d’Espagne où il avait bien souffert. Des sorties donc derrière mon derny, dans la région d’Anvers, sur le "cyclable" le long du Canal Albert. Mais des sorties « à fond ». A la fin de l’une d’elles, René était tellement épuisé qu’il ne pouvait même  pas monter les marches de  ma maison de Kappelen pour se rendre  à la salle de bains située à l’étage ! Ajouté à ce régime le Tour de l’Oise et des kermesses complétées à chaque fois par une séance  derrière derny, et il était fin prêt pour la course ! »

photo Elji

 

Patrick Police : « C’était votre  première victoire dans Bordeaux-Paris ? » 

Jos De Bakker : « Oui; et j’en ai disputé dix, avec l’entraîneur de réserve, Kumpen, qui est devenu l’actuel employeur de Martens.

D’ailleurs, quand on interroge Martens sur son Bordeaux-Paris, il répond maintenant « J’ai gagné Bordeaux-Paris avec mon entraîneur, Kumpen ». Mais c’était bien moi son entraîneur principal ce jour-là. Ca me fait un peu mal au cœur, mais bon … 

 

Sinon, j’ai de bons souvenirs des Bordeaux-Paris courus avec Ferdi Van Den Haute. On a fait une fois deuxième, en 1981. En 1982, on revient, mais il n’était vraiment pas dans le coup.

Tellement qu’à un moment, il me dit : « Jos, c’est bon, j’abandonne ! » Il pose le pied à terre et s’assoit dans la voiture suiveuse. Et là, il me demande : «  Et toi, tu fais quoi ? » Je lui réponds, « Ecoute, il fait beau, moi ça va … Je vais continuer en derny  jusqu’à l’arrivée … » Et voilà mon Ferdi qui se relève, et qui me répond « Allez, on va finir ensemble ! ». Il se   remet en selle, et du coup, voilà qu’on  remonte en prime des coureurs à la dérive chemin faisant, pour finir finalement en huitième position ! Sacré Ferdi ! »

 

 

Patrick Police : « Jos, au bout du compte, tu as fait combien deBordeaux-Paris ? »

Jos De Bakker : " Trois avec Van den Haute … Deux avec René Martens,  avec à la clef une victoire en 1985, et une huitième place en 1984 (il était malade ce jour là) ... 

René Martens et Jos De Bakker en 1984 - photo Dominique Turgis

 

... un en 1980 avec Willy Scheers ... un autre en 1977, avec Fons De Bal (abandon).

En 1976, j’étais « réserve » pour Frans Verbeeck entraîné par Cois Cools, en 1974, où on finit quatrième, avec Noël Van Clooster et l’entraîneur de réserve Kindekens, et en 1970, je suis réserve … ça fait dix  Bordeaux-Paris ! » 

 

Dix participations. Le compte y est.  

 

Et Jos De Bakker est le dernier entraîneur vainqueur du "vrai" Bordeaux-Paris.


Patrick Police, avec tous mes remerciements à Jos De Bakker et Raymond Persijn

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30/12/2012
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Autour de Bordeaux-Paris 1985 : l'interview d'Alain Gallopin

 

 

Interview Alain Gallopin

 

Patrick Police : « En 1984, votre frère Guy participait à son premier Bordeaux-Paris ? » 

Alain Gallopin : « Oui, mais pas que lui. C’était une première pour Guy, mais aussi pour ses frères, Joël et André en qualité d’entraîneurs sur les « Burdin », et pour moi au volant de  la voiture.

On a couru les Bordeaux-Paris 1984 et 1985, « en famille » »

 

Patrick Police : « Comment s’est déroulé ce Bordeaux-Paris 1985 ? » 

Alain Gallopin : « Il faut revenir à l’édition précédente avant d’en parler. En 1984, Guy avait été largué parmi les premiers à la sortie de Tours, vers Saint-Maur de Touraine si mes souvenirs
sont bons, pour revenir très fort sur la fin de course : il termine cette année-là cinquième (quatrième après le déclassement de Marcel Tinazzi), sur les talons de Le Guilloux et Bazzo.

A la fin de la course, on a compris l’importance de ces « petits détails » qui font la différence dans Bordeaux-Paris (le « timing » à adopter pour le ravitaillement des « Burdin » par exemple), l’identification des points stratégiques de la course (la N 152 après la forêt d’Orléans par exemple). Guy avait pu prendre confiance, en dépassant dans le final nombre de concurrents (je me rappelle de Gregor Braun, complètement arrêté, à la dérive quand Guy le passe … lorsque tu vois un coureur de ce calibre dans cet état, ça fait quelque chose …); bref, on avait acquis une bonne expérience et de la confiance pour l’avenir.

On avait surtout compris après cette édition que Guy était fait pour cette course. C’était un coureur robuste,  endurant ; peut-être pas doté de la « super-classe » mais en tous cas d’une sacrée résistance »

 

Patrick Police : « En 1985 donc, Guy était mieux armé pour son second Bordeaux-Paris ? » 

Alain Gallopin : « D’abord, il était beaucoup moins stressé par l’évènement, le fait d’avoir terminé fort l’année précédente et d’avoir laissé du beau monde derrière lui était un facteur de confiance.

Motivé aussi, parce qu’en 1984, on était un peu désolé de ne pas être en meilleure position lorsque nous étions passés sur la route de Malesherbes, à proximité d’ Angerville, notre « fief »,  et qu’on avait à cœur de faire mieux. »

 

Patrick Police : « Comment s’est déroulée la course ? C’est vrai qu’il ne s’est rien passé de sérieux jusqu’à Orléans ? » 

  
Alain Gallopin : «  Oui, tout à fait. Nous, on avait bien géré les évènements jusque-là. Moi, dans la voiture, j’assurais l’assistance et le ravitaillement en carburant des « Burdin ».

Je me rappelle que je m’en f… plein les mains pour remplir, affolé,  le réservoir de l’engin, à chaque fois que mes frères se présentaient à la voiture.

Ca a donné quelque chose de pittoresque quand Guy, qui souffrait terriblement du fessier, s’est arrêté pour me  demander un massage.

Il a eu droit à un massage-express, fait avec une mixture « pommade anesthésiante-mélange essence/huile 4/° °° », qui l’a tout de même soulagé jusqu’à la fin de la course ... quant à ses douleurs au siège   elles sont réapparues plus tard, et il a pris la fin de semaine à s’en remettre ! Mieux qu’en 1984, il était relativement bien placé à la sortie d’Orléans, et il a fini très fort, dépassant Pascal Poisson, qui était en perdition, sur la fin de la course, après la côte de Corbeil, je crois … »

 

 

Patrick Police : « En 1986 et 1987, l’aventure continue » 

Alain Gallopin : « Ce n’était plus la même chose. Guy fait « deux » en 86 et « trois » en 87. Mais on était plus autour de lui dans la course, ce n’était juste qu’une course normale en ligne de plus … »

 

 

Patrick Police : « Alors, ce Bordeaux-Paris 1985, c’est un bon souvenir ? » 

Alain Gallopin : « Ouil mais en fait, nous avons vécu deux éditions fa-bu-leu-ses. En plus, ces Bordeaux-Paris, c’était vraiment pour nous une « affaire de famille ». Des souvenirs extraordinaires. C’était une course incomparable … le plus impressionnant, c’est la vitesse … Dans Bordeaux-Paris, tout temps d’arrêt était pénalisant … pour rentrer sur un groupe qui roule à 55/60 km/h par exemple, tu ne t’imagines pas comme les kilomètres paraissent interminables, et quand tu arrives à  raccrocher », tu ne sais jamais si tu ne t’es pas « cramé » pour le faire, et si ça ne va pas te pénaliser dans les instants qui suivent … Oui, tout va très vite, dans un Bordeaux-Paris ... 

 

Pour en revenir à mon frère, je suis convaincu que si la formule derrière engins motorisés n’avait pas été abandonnée, Guy, avec l’expérience, l’aurait un jour remporté. Il avait fait une progression régulière, et il avait toutes les qualités de résistance qu’il fallait pour vaincre »

 


Patrick Police, avec mes remerciements à Alain Gallopin

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30/12/2012
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Autour de Bordeaux-Paris 1985 : Qui a tué Bordeaux-Paris ?

Qui a tué Bordeaux-Paris ?

 

 

Les organisateurs ont éprouvé au fil des époques toutes les formules pour le régénérer, en vain … Avec entraîneurs, derrière auto, avec entraîneurs humains jusqu’en 1930, derrière motos commerciales Terrot entre 1931 et 1937, derrière derny de 1938 à 1974, derrière motos Kawasaki 100 cm3 de 1976 à 1980, et enfin quatre éditions disputées derrière l’engin  Burdin, resucée du derny,  jusqu’au dernier « vrai » Bordeaux-Paris, celui de 1985.

 

A chaque fois, après une courte accalmie d’espoir renaît la morosité et la conviction que la recette est dans le changement, et en lui seul.

 

Avec la victoire de Jacques Anquetil en 1965, on a pu croire un temps la légende de B-P remise sur les rails (alors qu’il n’y avait que dix partants  cette année-là, et pas tous des super-champions, soit-dit en passant).

Et si Eddy Merckx ou Bernard Hinault avaient manifesté la simple conscience professionnelle d’y participer … ne serait-ce qu’une fois, eh bien la doyenne des courses liftait sa légende  pour des décennies ! 

 

Mais garantir le patrimoine cycliste est souvent le cadet des  soucis des champions … Trop cher, le supplément d’âme !

 

Pour cela, chapeau bas à Jacques Anquetil, pour avoir été le seul des trop rares super-champions de l’après-guerre (j’entends au sommet de leur art) à oser se mettre en danger sur les routes de Bordeaux à Paris, ce que n’ont pas fait ses successeurs.

 

Le 82è Bordeaux-Paris disputé le 25 Mai 1985 aura donc été le dernier disputé derrière engins d’entraînement. Et la victoire indiscutable du « bourricot » René Martens les aura définitivement déprimés, on se demande encore pourquoi. 

 

Et puis, les temps sont alors à la « modernité » imbécile, tendance cyclisme mondiââl. En cette année 85, on est emporté par cette frénésie puérile de « dépoussiérer », « moderniser ». Périmée donc, la course derrière engin motorisé, aux yeux de la nouvelle équipe organisatrice de Xavier Louy, le successeur de Félix Lévitan : l’heure est à la modernité, quel qu’en soit le prix.

 

Alors, dès l’édition 1986, on assistera au pitoyable hara-kiri d’une des plus belles « classiques » du cyclisme, qui sera courue désormais en formule « épreuve de masse », genre Marathon de New-York à deux roues. Et parce que l’on ne tire pas sur les ambulances, nous ne parlerons pas de ces tristes avatars qui, s’étiolant jusqu’en 1988, n’ont fait que précipiter une fin qui n’avait rien d’inéluctable.

 

Les hallucinatoires années quatre-vingt-dix approchent … Heureusement, notre chère vieille dame ne verra pas cela.

 

Et René Martens aura été le dernier vainqueur du « vrai » Bordeaux-Paris. 

 

 photo Elji

 

Et vous, pour vous, qui a tué Bordeaux-Paris ?


 

 

 

 

 

Patrick Police

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30/12/2012
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HISTOIRES DE DERNY : BORDEAUX - PARIS 1934 ... sous le même soleil

  

1934 : UN BORDEAUX – PARIS SOUS LE MEME SOLEIL

 

Nota : pour toute reproduction -même partielle - de ce travail,

 

il devra être mentionné le nom des auteurs et du site internet STAYER FR

 

  

«  Je crois bien que j’ai eu peur … »

 

L’ homme qui vient de s’exprimer ainsi n’est pourtant pas de ceux que l’on peut impressionner facilement … Titulaire de la Croix de Guerre, avec deux citations, pour avoir  un jour de Février 1916 sauvé la vie de son capitaine   au Fort de Vaux, blessé par une balle de mitrailleuse en Octobre 1917 … Comme on dit, « il en a vu d’autres » Francis Pélissier …

 

Mais en ce Jeudi 10 Mai 1934 (jour de l’ Ascension, quel symbole !), il regarde, de la voiture suiveuse, trois flèches vertes fusant à soixante-quinze kilomètres à l'heure dans l'aube incertaine, happées par des centaures de cuir et de métal ... Et là, il se demande si cette fois, eh bien,  il n’a pas poussé le bouchon un peu trop loin … Car sur ce  Bordeaux-Paris,  le quarantième du nom, l’homme joue gros …

 

L’an dernier, il a fait triompher un néophyte, Fernand Mithouard, et sa réussite a proprement médusé le microcosme  cycliste et le grand public. Et voilà qu’ aujourd’hui, il se retrouve piégé par la provocation d’un quotidien du soir, qui, sur six colonnes, afin de le mettre en boîte, a reproduit une supposée interview dans laquelle il est censé avoir annoncé : «  A cent kilomètres du départ, j’aurai dix minutes d’avance … ».

 

Dès lors, dos au mur, il a choisi la surenchère, et proclame désormais à qui veut bien l’entendre, afin  ne pas perdre la face : «  Mes trois hommes seront seuls en tête avec dix minutes d’avance à cent kilomètres de Bordeaux ! » …

 

Ses trois hommes ? Deux bons coureurs et un jeunot, qui  n’ont pas vraiment les faveurs des pronostics … L’un, Fernand Mithouard est pourtant le vainqueur  sortant … Mais en condition imparfaite du fait des effets d’une récente suspension, a-t-il bien le profil de cette "opération commando" que projette "le Grand" ? L’autre, Jules Merviel  n’a rien fait de probant depuis sa victoire dans Paris-Tours en 1933, et il a intégré en début d’année l’équipe de Francis Pélissier pour « se refaire la cerise » comme on dit  … Quant au troisième larron, Jean Noret, qui oserait parier un kopek sur lui ? Il  est néo-pro de l’année, et ce n’est pas sa récente victoire dans un Paris-Caen remporté au forceps qui peut lui conférer un statut de favori …

 

Eh oui, le piège vient de se refermer sur Francis Pélissier … Il faut dire qu’il y a pris comme un malin plaisir, « Le Grand » … Et puis, comment ne pourrait il pas s’emballer un peu lorsqu’il s’agit de  Bordeaux - Paris ? C’est SA course. Il la vénère, absolument.

 

D’ abord, il a contribué puissamment à sa légende, autant par ses deux victoires en 1919 et 1922, que par ses défaites mémorables, empreintées de son panache et de sa  superbe … Et puis, il y a eu cette brève "retraite" en 1929, le temps de se lancer dans l’élevage de poules … "Retraite" qui préparait un come-back fracassant : 1930 est la dernière édition courue derrière entraîneurs humains. Et lui, le néo - retraité rangé des vélos, il enflamme la course, loupant la victoire d’un souffle, suite à un imbroglio lour de conséquences ...

 

Imbroglio  ou un coup fourré ? – quand on connaît la « grande gueule » des frères Pélissier, et les inimités durables qu’ils ont sû se créer tout au long de leur carrière, l’hypothèse n’est pas farfelue … Ce manque d'empathie, cette vindicte post-mortem se perpétue encore de nos jours :   remarquez comme les plumitifs du vélo ne sont pas avares de fiel lorsqu'il s'agit d'évoquer la mémoire des Frères Pélissier. Vous observerez que ce sont souvent les mêmes qui se répandent en louanges boursouflées et attendries lorsqu'il s'agit d'évoquer la mémoire d'un Jacques Goddet ou d'un Henri Desgrange par exemple. 

 

A l'entrée du vélodrome,  un quidam le retient par la selle au moment du changement de vélo,  changement qu’il avait choisi d’escamoter, se sachant moins bon sprinter que son compagnon de fugue, le champion du Monde Georges Ronsse. L'effet de surprise escompté est mort ... «  La plus affreuse déception de ma carrière … » confessera t-il des années plus tard … 

 

 Mais arrêtez donc ce malade ! ...

Maudit sois-tu, jusqu'à la nuit des temps, toi qui a retenu Francis par la selle ... 

une péripétie lourde de conséquences ... 

 

Enfin, en  1931, il remet çà, mais le mode d’entraînement a alors changé :  plus d’entraîneurs humains, mais des motos dites « commerciales » …  Avec son élève Léon Le Calvez, ils « mettent le feu » à la course, pour empêcher  le retour du champion belge Georges Ronsse,  stoppé par une crevaison … Mais lorsqu’ils arrivent à Orléans, ils ne trouvent pas leurs entraîneurs, qui ne les attendaient pas si tôt … Et pour cause : ils ont, chemin faisant, pulvérisé tous  les horaires de passage prévus !  C’est la catastrophe … Ecoeuré, Francis Pélissier se retire.  En 1932, seule une grippe tenace l’amène à déclarer forfait quarante-huit heures avant le départ. Il a désormais trente-huit ans révolus … Et l’ heure de la retraite, la vraie, cette fois,  a bel et bien sonné ….

 

Et pourtant, en 1933, «  Le Grand » repique au truc … Mais en qualité de directeur sportif ! Et pour des débuts, il se commet dans le tonitruant, le grandiose, en faisant gagner un parfait inconnu, Fernand Mithouard, tout en régalant  la galerie d’un « Show Pélissier » tout au long du parcours : départ « à fond les manettes » … acrobaties sur le marchepied de la voiture suiveuse … passage en marche de celle-ci à la camionnette-atelier-ravitaillement … rétablissement plein d’audace sur cette dernière … ravitaillement du coureur à l’épuisette … pantomime, exhortations, coups de gueule … Les coureurs, les suiveurs, le public en restent médusés …

 

Mais  pour cette édition 1934, qui va se courir de bout en bout derrière moto commerciale (c’est une première), l’effet de surprise ne peut plus jouer. Les «  ficelles » de Francis sont tombées, pour ainsi dire, dans le « domaine public ». Sa recette véritable, plus qu’une « potion magique » (qui ferait aujourd’hui sourire les apprentis–sorciers du dopage des années 90 et 2000), c’est en fait le conditionnement moral intense du coureur. Pour Francis Pélissier, le coureur dont il a la charge doit  penser, manger, s’entraîner, dormir, communiquer Bordeaux-Paris. Il regroupe ses poulains dans son séminaire de Montalet-sous-Bois, dans les Yvelines, (alors département de la Seine), les surveille, les chouchoute, les conditionne, bref, les place en situation idéale. Pour le reste, il faut faire la part de « l’intox »  vis-à-vis de ses confrères, de ses adversaires et du public …

 

Alors, c’est sûr, lorsque Francis Pélissier a vu le jour se lever sur l’agglomération bordelaise, son cœur a battu un peu plus fort que d’ordinaire, car lui seul connaît le degré de témérité de son entreprise, et ce dans la course qu’il chérit le plus au monde …

  

Quatre heures trente du matin … L'inamovible starter Maurice Martin, et sa barbe auguste donnent pour la quarantième fois le départ à la course. Au milieu d’une foule de courageux lève-tôt, les équipages quittent les Allées de Tourny, et se dirigent vers les Quatre Pavillons. Juste avant que le convoi ne s’ébranle, Francis Pélissier a dispensé ses dernières recommandations. 

 

 

Après les dix-sept kilomètres de neutralisation nécessaires pour dépasser l’agglomération bordelaise et ses embarras,  (les équipages  entraîneurs-coureurs ne devant pas quitter la  position qui leur a été attribuée au sein de la file), le vrai départ est donné. Nous sommes non loin de Libourne … Il est  cinq heures neuf minutes … Pour la première fois depuis que l’épreuve existe, les coureurs vont rejoindre Paris dans l’espace d’une seule et même journée ...  

 

Bordeaux-Paris sera couru cette fois sous un même soleil !

 

 

Retour en arrière

Francis a convoyé lui-même en voiture jusqu’à Bordeaux ses trois "boys", et dès le mardi soir, toute la bande est sur place … Comme d’habitude, Francis s’est arrêté à l’ Hôtel du Lion d’ Or à Barbezieux. Là, le patron leur  remet à leur arrivée le livre d’or de l’établissement à signer.

Le premier, Francis Pélissier signe : « un ancien vainqueur de Bordeaux-Paris ». Fernand Mithouard enchaîne en paraphant : «  le dernier  vainqueur de Bordeaux-Paris » … Vient le tour de Jean Noret, qui prend la plume et demande à son mentor : «  Et moi, qu’est ce que je dois écrire ? »  Et, sans l’ombre d’une hésitation, Francis Pélissier, répond, comme si la chose allait de soi : « Toi ? Tu signes : le prochain vainqueur de Bordeaux-Paris ! » …

 

Des années plus tard, Jean Noret avouera : «  Je n’ai pas eu l’impression que Francis plaisantait ce jour-là, et j’ai suivi son conseil, comme s’il était logique. Ce diable d’homme vous donnait une confiance extraordinaire. J’étais sûr, dès ce moment, de gagner  Bordeaux-Paris  » …

 

Bientôt, «  le Grand » va se confesser auprès de ses trois coureurs de sa surenchère (le coup des dix minutes d’avance au bout des cent kilomètres) :

-   « Vous pouvez le faire, les gars ? Dites-moi simplement oui ou non.»

-   « Tu commandes, Francis », lui répond on.

-   « Parfait ! Alors, attaquez dès le départ. A fond ! » s’exclame Francis.

 

Dès lors, il couche sa troupe … Secondé par son ami, l’ex champion de France Achille Souchard, il passe une partie de la nuit au garage … Là, on sort le grand jeu : roue à 24 rayons, pneus en soie (mon oeil …), chaîne à bloc ( à double rouleau)… Et le bon vieux 24 x 6 (8 m 54 de développement - une folie à l’époque !) avec pignon fixe,  qui avait si bien réussi à Fernand Mithouard l’année précédente …

 

 

§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§ 

 

5 h 09 – Route de Libourne.

 

Dans le bruit assourdissant des  échappements libres, surenchéri par celui  des trompes et  sirènes, saturé par le roulement strident du sifflet des entraîneurs, trois coureurs au maillot vert-amande se détachent illico  : ce sont les « Pélissier's boys ». Ils sont partis à fond, et comment !!!   Seul le Français Jean Maréchal arrive un temps à suivre le trio …

Le Belge Van Rysselberghe, vainqueur de l’édition 1931, n’a rien trouvé de plus pressant que de vouloir satisfaire un besoin du même ordre … Il va le regretter amèrement … Soixante-cinq kilomètres à l’heure au compteur : pour un départ « à la biscotte », un départ « à la Pélissier », c’en est un !!! 

 

Fernand Mithouard mène tel un taureau furieux  la sarabande, suivi de ses deux compères lovés  dans l'abri prodigué par leurs entraîneurs « cuir–assés »  ... Jean Maréchal, qui a tenté de suivre,  n’est pas long à « sauter » : une crevaison plus tard, et il ne reverra plus du vert amande qu’à Paris ... 

 

Et les autres, me direz vous ?  … Au bout de trente kilomètres, Gabard pointe à une minute des trois dynamiteurs , Moineau à une minute trente, Maréchal et Louviot à deux minutes, Léon Level à trois, et le reste de la troupe au diable-vauvert ...

 

Première heure de course : 57 kilomètres 400 ont été abattus !!! Et Francis Pélissier qui ordonne à son commando d’accélérer encore ! 

L’ entreprise prend une tournure surréaliste …

  

«  Je crois bien que j’ai eu peur … »

 

 

Où vas-tu donc, Francis ? … Derrière, c’est la débandade … Les « as » belges Frans Bonduel et Romain Gijssels sont « dans les cordes » … Le départ des kamikazes français leur est resté sur l’estomac … Seul   Romain Gijssels aura tantôt une admirable réaction, et relevera la tête …  Mais pour l'instant, il broie du noir en même temps que les kilomètres, maudissant à chaque coup de pédale cette entame  forcenée ...

 

Pendant ce temps, Fernand Mithouard, littéralement  transcendé, continue de mener la danse, et pousse toujours des pointes de soixante-quinze kilomètres à l'heure au compteur  !  (et dire que la Terrot plafonne à quatre-vingt-dix chrono maximum !).   

 

 Fernand Mithouard dans le sillage de la Terrot : quelle allure !

 

A Chevanceaux, au kilomètre 72 ; Merviel perd contact avec Noret, qui, à son tour, se retrouve un temps distancé. En cause, le train proprement insensé imposé par Mithouard.  A Angoulême, au kilomètre 127, Fernand Mithouard et Jean Noret, qui a entretemps recollé,  ont trente-cinq secondes  d’avance sur …. Merviel. Derrière, c’est la débâcle :  sept minutes   de débours pour  Maréchal, talonné par Moineau, qui cinq jours avant, dans le cadre de sa préparation,  s'était offert le rallye Arcachon-Angoulême et retour dans le sillage de la moto de Rody Lohmann,  et  Gabard.  Romain Gijssels ? Il est à plus de huit minutes ! …  Les autres ? Quels autres ? Ils sont encore plus loin ! 

 Quand à Jean Noret, il est tout bonnement impressionnant ...

 

Après trois heures de course, ce sont cent soixante-cinq kilomètres, qui ont été littéralement "avalés" !  

 

Sur le coup des huit heures apparaissent pourtant pour nos aventuriers les premiers signes d’inquiétude … Certes, après Ruffec, Noret s'est détaché irrésistiblement. Mais Mithouard commence à donner sérieusement de la bande …. Et avant Couhé-Verac (200è km), Noret  se retrouve  seul à tailler la route pour le compte des "Francis Pélissier Hutchinson". Du coup, un rien dégrisé, Francis entre en gamberge, et prie l’entraîneur  Thomann de « freiner » un peu Noret … qui, en douce, lui crie de son côté  : «  Allez, allez plus vite ! » …

 

Et «  Julou » Merviel, le troisième kamikaze du "commando Pélissier", que devient-il ? Eh bien, il est en train d'encaisser un fameux coup de buis, et émarge à 2’ 45’’ de la tête désormais … Mais ce n'est encore rien ... car peu avant Poitiers, (km 235),  il  en aura huit de plus dans sa musette …

 

En même temps, sur la route de Châtellerault, Fernand Mithouard est en train de « prendre cher », et  ne compte maintenant plus les minutes qu’il laisse filer sur son coéquipier Noret … Le deuxième étage de la "fusée Pélissier" a explosé en plein vol …

 

Pendant ce temps, Gijssels est remonté de la huitième à la quatrième place. Il brûle littéralement la route au cul de la Terrot pétaradante, et  à Châtellerault (km 268) il pointe désormais  au troisième rang !   

 

Au km 339, à Tours, le lauréat de l’édition 1933  est à plus de seize minutes ! Et Romain Gijssels n’est plus très loin de lui désormais, à deux minutes et des poussières …

 

Du côté de Noret,  son parcours n’a rien du fleuve tranquille  : d’abord, il a évité de peu la chute, lorsqu’un chien a traversé la route juste devant son entraîneur, puis, sur les bords de la Loire, il s’est retrouvé seul pendant une vingtaine de kilomètres, son entraîneur Colombatto ayant chuté deux fois, percutant un mur, et l’autre, Thomann, s’étant brûlé les yeux en voulant ravitailler en essence sa moto tout en roulant !

 

Et Francis Pélissier de penser maintenant que son formidable coup d’esbrouffe pourrait maintenant prendre une vilaine tournure, et tourner très vite à sa totale confusion … Car Fernand Mithouard est « rincé »  maintenant   … Quant à Merviel, il  est en perdition à 22’08’’,et il peut compter les coureurs qui le dépassent  … Ses victimes matinales, en le passant, le toisent méchamment du coin de l’œil,  et se réjouissent férocement  de voir son départ dément lui revenir en boomerang. Complètement déprimé par la  monotonie des bords de Loire, "Julou", laminé, a épuisé son capital moral ... il va bientôt abandonner. Plus tard, ce sera le  tour du brave Mithouard, qui, à bout de forces,  met la flèche a à Meung-sur-Loire … 

 

En dépassant "Mithou" exsangue, Francis a du mal à cacher son dépit,  et un muet reproche vis-à-vis de son coureur défaillant peut se lire dans ses yeux  …

 

«  Je crois bien que j’ai eu peur … »  

 

 

Pendant ce temps-là, il y en a pourtant un qui ne s'en fait pas le moins du monde, c'est "le bleu" Jean Noret. Confiant dans l'omniscience de son directeur sportif, il attend sereinement  – pendant une vingtaine de kilomètres ! -   le retour de ses entraîneurs, aussi patiemment que s'il guettait l'arrivée du prochain train sur un quai de gare … Francis Pélissier  lui dépêche ceux de Merviel pour le dépanner … Deux Terrot hurlantes dépassent à tombeau ouvert les concurrents éparpillés le long de la Loire …  Quand elles rejoignent enfin Noret, celui-ci reprend illico, comme si rien ne s'était passé, sa besogne de forcené du rouleau. 

 

Beaugency.  Romain Gijssels, auteur d'un fameux rapproché, pointe désormais à la  deuxième place. Mais Jean Noret caracole toujours loin devant et ne laisse apparaître aucun signe de lassitude ! A Orléans, (kilomètre 455), il compte 19’35’’ d’avance sur le Belge. 19'35", Exactement.

 

" Et après tout, si ce Jean Noret était capable d’aller jusqu’au bout ? " se dit Francis en approchant d' Etampes. " Il a l’air si facile …" . C'est vrai qu'il enroule puissamment, le Beauceron, sans désemparer. Il se dégage de sa pédalée une impression de force ramassée et de souplesse qui inspire la confiance. Mais …

Mais comment va-t-il passer la Vallée de Chevreuse et ses côtes redoutables ? L’an dernier, Fernand Mithouard y avait subi une défaillance, et une fameuse, de celle qui compte dans l’existence d’un coureur. 

 

Plus tard, beaucoup plus tard, Francis Pélissier confessera : « Jean Noret  ne demandait rien … J’aurais bien aimé qu’il me demande quelque chose … Il a fait toute la course à l’eau sucrée. Avec pour être franc, deux ou trois lampées de Cognac «Trois Etoiles»  »   (Tu parles, Charles, quatre ou cinq litres de Porto selon Jean Noret, dans une interview accordée en 1955, et j'imagine que le Porto devait être un peu "allongé").

 

Des nouvelles de l’arrière ? Romain Gijssels, l’as belge, le vainqueur de l’édition 1932, deuxième en 1931 et 1933, a atteint le zénith de sa trajectoire. Il vient d'apprendre, coup de massue supplémentaire, que l'infernal Noret est maintenant reparti de plus belle, et que son avance, un temps un peu entamée, ne cesse depuis de s'accroître !  Les pavés d' Orléans auront achevé de le décourager lorsque le Français Julien Moineau le déposera  au sortir de la ville … Encore quelques kilomètres inutiles, et le brave Romain renoncera.  

Orléans, un vol de Moineau qui passe ...

 

Quant au "crack" Frans Bonduel et au vainqueur de 1931, Van Rijsselberghe, il y a longtemps qu’ils ont « bâché » ! … Sale journée pour les Belges, décidemment !

  

La Vallée de Chevreuse approche … Voici Etampes et son interminable traversée en affreux pavés.  … A  l’amorce de la côte en sortie de ville, c'est "changement de vélo obligatoire". Jean Noret,  interrompt à cette occasion son récital, et tranquille comme Baptiste, descend de bicyclette. Francis surgit derechef, tel un diable sortant d’ une boîte,  pour lui remettre le précieux talisman : son "vélo spécial-côte" … Henri, le glorieux frère aîné, récupère de son côté le « vélo de papier », « spécial Bordeaux-Paris ». 

 

 

Et Jean Noret, le néophyte, le quasi-inconnu, reprend de plus belle son incroyable chevauchée,  rayonnant de facilité et de santé … Il se permet même, par jeu,  de tirer la langue aux photographes, tout en roulant à plus de cinquante à l’heure !

 

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Tirer la langue aux photographes à 60 à l'heure après 500 "bornes" dans les jambes - photo collection Jacques Seray

 

 

On approche de Paris. Cette année, on ne grimpera pas Picardie et sa côte fameuse.

 

Jusqu'ici, vous en conviendrez, le "Pélissier circus" n'a pas été chiche sur le spectacle. Mais pour en rajouter dans l’épate, Francis Pélissier s’autorise un suprême cabotinage … Comme si la démonstration de son poulain n’était pas assez confondante, il impose un arrêt à son poulain à la porte du vélodrome. Et là, il décide que c'est l'heure de faire ... un brin de toilette !  Le grand jeu, la grande classe : un petit coup de gant sur le visage, un coup de peigne, et que je te  passe un maillot propre, et que je te fais enfourcher un  engin  flambant neuf !  "Messieurs les photographes, à vous de jouer, maintenant !". 

 

Jean Noret embrasse "le Sorcier" Francis Pélissier

 

Aux observateurs incrédules devant l’état de fraîcheur du vainqueur, celui que l’on va désormais affubler du surnom de « Sorcier » conclut en forme de provocation, comme un ultime pied de nez à sa frayeur matinale (rappelez-vous : "je crois bien que j’ai eu peur …") : «  L’ explication ? La  voilà !  Autrefois, on demeurait dix-huit ou vingt  heures en selle. Cette fois, Noret n’est resté que douze heures et demi sur son vélo ? Ce qui compte le plus, c’est le temps de selle ! » … Ben voyons

 

Et Jean Noret ?  Eh bien, il ne retrouvera plus jamais un jour de grâce tel que  celui qu’il connût sur la route de Bordeaux à Paris en ce dix Mai 1934.

 

Il s’y recollera, pourtant, au "Derby de la Route", en 1935, en 1936 et en 1937. Mais à chaque fois sans succès.    

 

La légende du «  Bordeaux-Paris  qui tue le coureur  qui l’a gagné » est en train de naître …

 

Mais qu’importe !  Jean Noret a laissé en ce  dix Mai 1934 une empreinte indélébile dans la saga de  Bordeaux-Paris,  et marqué l’histoire du cyclisme  tout court, par un exploit athlétique d’anthologie.

 

 

EPILOGUE :

Ce jeudi 10 Mai 1934,  trois flèches vertes, après avoir déchiré l'aurore, ont consumé,  fusées de chair,  cuir et métal  mêlés, 

 cinq-cents-soixante et onze kilomètres d’ éternité.

 

A Jean Noret, Fernand Mithouard, Jules Merviel, Francis Pélissier, 

la légende des cycles reconnaissante …

 

 

 

«  Je crois bien que j’ai eu peur … »  


 

Patrick Police - 12 Janvier 2011

Merci à Mr Paul Miellot pour sa collaboration sans prix.

Si seulement de là-haut tu pouvais lire ces quelques lignes ....


 

 CLASSEMENT  :

 

 1er Jean Noret (FRA)         / entr. Thomann; Colombatto puis Massal et Lallier

équipe F. Pélissier-Hutchinson -  (maillot vert amande) 

cycles Francis Pélissier

les 571 kms en 12h 29’27’’ (moyenne : 45,713 km/h)

 

2ème Raymond Louviot (FRA)   / entr. Siterre frères

équipe Génial Lucifer Hutchinson -  (maillot rouge et blanc) 

cycles  Génial Lucifer  à  19’13’’

3ème Julien Moineau (FRA) / entr.  Paillard; Lohmann

équipe France Sport Wolber - (maillot Bleu bande blanche) 

cycles France Sport à 31’53’’

4ème Albert Gabard (FRA)   / entr. Roudy;  Adrien              

équipe Delangle  Wolber – (maillot Bleu et blanc) 

cycles Delangle à 1 h  28’ 33’’

5ème Léon Level (FRA) / entr. Lavalade; Roux

équipe Génial Lucifer Hutchinson  - (maillot rouge et blanc)

cycles Génial Lucifer   à 1 h  50’ 53’’

6è Jean Maréchal (FRA) / Joly; Van Ceulen

équipe   Génial Lucifer Hutchinson- (maillot rouge et blanc)

cycles  Génial Lucifer  à  2 h  33’’

 

Abandons : Romain Gijssels (entr. Moreau; Berghe);  Frans Bonduel (entr. Wynsdau;  Fritsker); Bernard Van Rijssselberghe (entr. Meunier; Delage) (BEL),

équpe Dilecta Wolber (maillot or et bleu) – Fernand Mithouard (entr. Groslimond; Caumont), Jules Merviel (entr. Lallier; Massal) (FRA), équipe F. Pélissier-Hutchinson


 

 

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19/01/2011
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LE BORDEAUX-PARIS DE "TINO" EN 1980

« TINO », de Bordeaux à Paris

 

 Préambule  

Joaquim Agosthino et Jean de Gribaldy - photo Pierre Dieterlé - site internet www.degribaldy.com

livre "Jean de Gribaldy, la légende du Vicomte" édition Seloya

 

 

Avec le cyclisme des années quatre-vingt-dix et deux mille et ses séquences hallucinatoires, j’ai appris à modérer mon enthousiasme pour les champions du cyclisme. J’y ai appris qu’un champion doit s’apprécier à l’aune du supplément d’âme qu’il apporte à  son sport.  Les palmarès en la matière pouvant  être parfois trompeurs, je préfère désormais accorder le primat à la valeur humaine que peut véhiculer un champion cycliste.  

 

C’est la raison pour laquelle j’ai saisi le prétexte d’une édition de Bordeaux-Paris, pour évoquer un homme que le cyclisme n’en finit pas de regretter, plus de trente-trois années après sa fin dramatique : Joaquim Agosthino.  

 

Joaquim Agosthino, l’homme, le champion, qui a un jour avoué à un journaliste avoir pleuré lorsqu’il  a  battu son ami champion du Portugal des amateurs au cours d’une de ses toutes premières sorties à vélo ... car il savait qu’en remportant  cette « course » avec son camarade de route,  il lui avait d’un coup brisé ses rêves ...  

 

Joaquim Agosthino, l’homme, le champion,  qui un jour a passé sa musette de provisions à un champion en souffrance,  alors même que peu après cette musette vide sera cause de sa défaillance. Et notre homme de tirer comme philosophie de l’aventure «  Ce genre de choses donne un sens à l’existence , non ? ».  Le genre de réflexion impensable à  notre époque d’égoïsme et d’individualisme forcenés. C’est le même   qui déclarait en 1979,  alors qu’il fréquentait depuis plus de deux lustres le milieu cycliste professionnel : « Lorsque quelqu’un tombe dans le peloton, je me fais un mauvais sang terrible » …

Sensiblerie ? Joaquim Agosthino, soldat courageux, risqua sa peau trois années durant pendant la guerre du Mozambique (quand on pense à la légèreté avec laquelle on emploie à tout propos le mot de « guerrier » dans les pelotons, ayons une pensée pour ce champion qui, lui, en a été un vrai), et il ne comptait plus ses propres chutes dans le peloton, pas plus que les séquences en course où son courage légendaire a été mis à l’épreuve, jusqu’à sa dernière – et fatale- chute au Tour de l’Algarve en 1984. Ce triste jour d'Avril 1984, « Tino » tomba. Une nouvelle chute. Une dernière fois. Et ce jour-là, fidèle à son image de champion indomptable, il se relèvera pour franchir  la ligne à vélo. Une dernière fois. 

 

Je ne crois pas que dans l’histoire du cyclisme il y ait eu beaucoup de Joaquim Agosthino. D’abord, il y a peu d’exemple d’un champion qui découvre la bicyclette à … vingt ans passés. Peu d’apprentis-champions qui, pour son entrée en scène chez les « pros » en 1968 (alors même qu’il était encore amateur), choisisse sans complexes  de dynamiter  un championnat du monde – rien que ça ! -, en démarrant dès le départ, et en animant pendant 160 kms l’échappée, pour ne laisser filer le vainqueur, Vittorio Adorni, qu’à la défaveur d’un incident mécanique,  et achever  l’épreuve en rang honorable. Qui, une année plus tard, remportera  en solitaire et « à la pédale », deux étapes du Tour de France, devenant par là même en un seul été un champion respecté par ses pairs,  et en même temps la fierté de tout un pays.   

 

Joaquim Agosthino sur le vélo, « c’était d’abord un déchaînement de force brutale, quasi incontrôlable »  (Pierre Chany le comparait à un rhinocéros). Mais c’était surtout une générosité folle dans l’effort, une faculté à payer de sa personne qui forçait l’admiration. Sa puissance de train n’avait d’égales que sa résistance à la souffrance. Ce puncheur au teint mat, râblé (1m68 pour 71 kgs), musculeux,  aux bras recuits qui semblaient des sarments de vigne, doté d'un torse de lutteur et de jambes surpuissantes dont l’action sur les pédales faisait chasser le gravier des routes lorsqu’il démarrait, constituait pour toutes ces raisons une silhouette unique dans le peloton.  Sa musculature n’était certes pas de celle que l’on cultive en salle de fitness, oh non ! Elle était celle du travailleur des champs qui a trimé des années durant à longueur de journée sous un soleil brûlant. 

 

Respecté par   Eddy Merckx, qui reconnaissait  en lui un des rares coureurs qui avait réussi à l’attaquer, il l’a été également de Bernard Hinault, qui faisait paraît-il attendre le peloton lorsque « Tino » se retrouvait au sol (ce qui lui arrivait trop souvent … eh oui, la force incontrôlable toujours …) La modestie et le courage, qualités du « petit travailleur portugais » qu’il n’a jamais cessé déclarer être, faisaient comme partie de son A.D.N. Ni la gloire, ni la fortune ne réussiront à le faire changer, et c’est aussi un peu pour cela qu’il restera à jamais « Tino » dans le cœur de ses compatriotes et de tous ceux qui l’ont aimé, et ils furent nombreux,  tous  unanimes à saluer sa personnalité si attachante. 

 

Bien d’autres champions de son pays lui ont succédé dans les pelotons depuis sa tragique disparition.  Mais aucun n’a jamais réussi à gagner les cœurs comme le fit « Tino », dont la disparition plongea un pays entier et la communauté des amoureux du cyclisme dans un deuil jamais dépassé. 

  photo Pierre Dieterlé site internet   www.jeandegribaldy.com  livre « Jean de Gribaldy, la légende du vicomte édition du Sekoya 


  Le Bordeaux-Paris de « Tino »

Interview de Serge de Vries

« Joaquim Agosthino foi 3° no Bordeùs-Paris »

 

SERGE DE VRIES : «  Ancien coureur indépendant - notamment sélectionné dans l’équipe des Pays-Bas pour les championnats du Monde amateurs en 1954 - , j’ai couru aux côtés des plus grands coureurs hollandais de l’époque, de Gerrit Schulte à Peter Post, avant de devenir, après ma carrière cycliste, représentant en articles de sport dans la banlieue sud de Paris, où je tenais boutique » 

 

« En 1979,   pendant le Tour de l’Ile-de-France organisé par Josette et Jean Leulliot, je vais être amené à faire la rencontre d’un certain Monsieur Seré, qui s’occupait de relations publiques. Il ne connaissait rien au vélo, et  il  est venu dans la conversation à me poser à brûle-pourpoint la question suivante : «  Combien ça coûte, une équipe cycliste professionnelle ? » Avec mon camarade Bernard Bougault, sociétaire comme moi du club cycliste de Dammarie-les-Lys, (avec qui j’entraînerai en 1984 Dominique Sanders, mais c’est une autre histoire), nous  lui avons répondu … que sa question méritait examen, et que nous le rappellerions bien vite pour lui donner toute information à ce  sujet. En nous renseignant plus avant, nous avons appris qu’ Yves Seré était le chef de publicité de la maison autrichienne Puch, qui,  selon toute apparence, comptait investir dans le cyclisme. Inutile de préciser que nous nous sommes jetés, dès rentrés à la maison, dans des recherches frénétiques : car on n’avait pas le début du commencement d’une idée du coût d’une équipe professionnelle ! Finalement, c’est Bernard Bougault qui a trouvé l’information – il s’agissait du budget de  l’équipe Mercier -  en cherchant dans un magazine » 

 

« J’ai alors rappelé Yves Seré, et lorsqu’il a entendu le chiffre, il nous a simplement répondu : « Pas de problèmes ! » Par contre, il y avait un préalable : il  voulait Joaquim Agosthino, ou alors il ne donnait pas suite !  Il y avait deux raisons à cela. L’une, bien sûr, relative au prestige, à l’aura de notre homme, car Joaquim Agosthino était depuis une décennie une des "figures" du cyclisme international. L’autre raison était plus d'ordre commercial : le Portugal représentait à l’époque un marché conséquent pour les cyclomoteurs, une des productions de la maison Puch. En tous cas, ça tombait bien, car nous savions que Joaquim serait libéré en fin de saison de son contrat avec Flandria ! Du coup, j’ai appelé immédiatement Jean De Gribaldy. Il avait un contrat d’exclusivité avec lui,  et cette nouvelle tombait à pic pour lui aussi, car il n’aurait ainsi pas à le payer la saison suivante si « Tino » restait sans équipe ! « Le  Vicomte » nous a ménagé une rencontre avec Joaquim (qui était déjà au courant de la démarche de la maison  Puch) le jour de l’étape de l’Alpe d’Huez sur le Tour de France. Une fois de plus, il avait eu du flair, « Le Vicomte », car Joaquim remportait l’étape ce jour-là ! Notre champion nous a donné son accord sur place. C’était le point de départ de la construction de l’équipe … Quant au  maillot, vert et blanc avec des bandes verticales vertes, c'est moi qui en ai eu l'idée, et je l’ai conçu d'après le modèle du maillot de l’équipe italienne Carpano » 

 

« La suite, elle est connue de tous : l’équipe s’est construite autour d’Agosthino, avec moi en qualité de directeur sportif et Jean De Gribaldy en qualité de conseiller technique. Mais Puch Allemagne exigeait un deuxième leader, l’Allemand Dietrich Thurau. Je suis alors entré  en contact avec Rudi Altig, que je connaissais depuis un Tour d’Algérie où j’avais dirigé l’équipe des Pays-Bas quand lui s’occupait de l’équipe allemande. Là, Rudi m’a répondu :  « Alors là, ça tombe bien, Thurau est en froid avec son équipe Ijsboerke, qui ne veut plus le faire courir. Il est prêt à venir, à condition qu’il  fasse les grands tours. Mais … il faut me prendre avec lui ! »  

« Et voilà comment a démarré l’aventure de ce team à deux têtes, l’équipe Puch Campagnolo Sem.  Agosthino accomplira une belle saison sous ces couleurs, avec notamment une cinquième place sur le Tour de France » 

 Joaquim Agosthino à gauche - troisième personnage en partant de la droite le regretté Jean-Claude (cf. notre rubrique "Espace J-C Rude)

aux côtés de Dominique Thiebaud  -   photo Pierre Delunsch

 

« Mais venons-en à cette édition 1980 de Bordeaux-Paris. Tout a débuté  en fait aux Quatre Jours de Dunkerque, où Félix Lévitan était venu battre le rappel des candidatures pour son épreuve. Là, il nous avait demandé avec insistance de faire tout notre possible pour que notre leader portugais y participe. « Vous comprenez, il y a une forte communauté portugaise en France, c’est important pour le succès public de mon épreuve, Bordeaux-Paris a besoin de grands noms au départ pour survivre, il en va de l’avenir de la course, etc, etc … » nous a-t-il dit. Bref, après cette demande pressante, nous voilà, « De Gri » et moi, à nous demander comment faire pour amener la conversation sur le sujet avec notre champion » 

 

STAYER FR : Que Joaquim soit fait pour cette épreuve d’endurance, aucun doute là-dessus. (Louis Caput, son directeur sportif à ses débuts l’avait crié sur tous les toits dix ans plus tôt : « Ce gars-là remportera   Bordeaux-Paris avec  un quart d’heure d’avance sur les autres quand il le voudra ! »)  

SERGE DE VRIES : «  Je savais que l’hiver chez lui, au Portugal, « Tino » s’entraînait derrière moto, une moto pilotée par son frère … et c’était en somme le prétexte idéal pour, la nuit suivante, aborder le sujet. Et comme ça, l’air de rien, j’ai glissé là à son intention : « Dis-donc Joaquim, puisque tu roules souvent derrière moto là-bas au Portugal, tu devrais bien t’aligner un jour sur Bordeaux-Paris ? » Il me répond,  pas du tout emballé : « Non ... non non non  … » Et là-dessus, je me suis mis à enchaîner : « Mais tu roules bien derrière moto, et tu es en forme en ce moment, je me trompe ? » Silence de sa part …  Bref, ce n’était pas gagné … Pourtant, j’ai senti qu’il y avait « de la place pour passer », au point que j’ai rapporté de suite à « De Gri » : «  C’est jouable. Mais il ne faut surtout pas le brusquer. » Et dès le lendemain matin, je suis revenu à la charge. J’avais bien senti le coup, car il m’a finalement répondu : « … Joaquim, il accepte ... Mais .... Dis, tu connais toi des entraîneurs valables ? » Je lui ai répondu alors, un peu  hypocritement : « Tu vas faire Bordeaux-Paris avec ton frère, non ? » Il a observé alors un temps de silence, avant de me fixer droit dans les yeux  pour me dire : « Moi, je fais Bordeaux-Paris avec toi.  Sinon, je ne le fais pas. » C’était gagné ! Mais, il était malin « Tino » : de « piégeur » je devenais « piégé » … Il restait bien sûr pour boucler l’affaire quelques « détails » d’ordre financier à régler, que lui et « Le Vicomte » ont arrangés ensemble. Quand un peu plus tard « Tino » confiera à son ami de toujours que ce qui le chagrine le plus dans Bordeaux-Paris, c’est finalement le fait de ne pas pouvoir dormir, Jean De Gribaldy lui répondra : « Et lorsque tu faisais la guerre au Mozambique, tu dormais bien peut-être ? » … 

… « « L’affaire » conclue, il ne me restait plus qu’à quitter comme une balle Dunkerque, direction le  garage du Tour de France  en région parisienne où étaient stockées les motos de Bordeaux-Paris, afin de les rapatrier. Pas facile avec la Citroën DS de l’équipe Puch, une vraie ruine ! J’ai accompli tout le trajet sur les deuxième et troisième vitesses, les seules qui pouvaient passer … » 

« A peine descendu de voiture, je suis parti à la recherche d’André Mézières, l’entraîneur de Patrick Busolini, notre deuxième coureur Puch prévu pour Bordeaux-Paris,   pour lui avouer … que je ne savais pas piloter une moto ! : « Dédé, tu sais, je ne suis jamais monté sur une moto. Comment fait-on pour passer les vitesses ? » (je croyais qu’on les passait à la main, j’avais déjà piloté un derny, mais c’était tout !)  Il m’a expliqué alors, avec une compassion un peu inquiète : « Tu verras, ce n’est pas difficile : tu passes les vitesses en coupant les gaz : quand tu es au point mort, tu changes de vitesse ; tu n’auras pas à débrayer, et ça passera ! » Quelques minutes plus tard, il fallait me voir m’entraîner à faire des ronds avec la Kawasaki sur le parking de la station-service où j’avais été faire le plein … Si «Tino » avait vu ça … » 

« Je n’ai pas eu le temps de gamberger : à peine rendu à l’hôtel, j’aperçois Jean De Gribaldy   qui en sortait avec Joaquim, et qui lui dit en m’apercevant : « Les  quarante kilomètres qui séparent l’hôtel du départ, tu vas les faire derrière la moto de Serge, ça te fera un premier entraînement ! »  On est parti, mais j’ai demandé en douce à la voiture suiveuse de l’équipe de se poster devant nous, en lui recommandant de ne pas s’arrêter à un feu surtout : je ne savais toujours pas débrayer !   Notre arrivée sur la ligne de départ n’est pas passée inaperçue, et les journalistes nous sont tombés dessus : « Alors Joaquim, tu  fais Bordeaux-Paris ? » … C’était lancé ... On ne pouvait plus revenir en arrière » 

« Après cette « mise en bouche », nous  avons roulé une demi-heure avant chaque départ d’étape, et deux après l’arrivée de celle-ci. A l’issue des Quatre Jours de Dunkerque, nous avons quitté cette ville, moi sur la Kawasaki et Tino derrière,  jusqu’au Centre de l’Union A.S.P .T.T. à Beaulieu Ste Assise, à deux pas de Ponthierry. C’est là que nous avons établi notre « quartier général ». Arrivés sur place, j’ai interrogé Joaquim : « Tu veux qu’on reconnaisse le parcours ? » Il m’a répondu d’un ton sans réplique : « JAMAIS Joaquim va  reconnaître un parcours ! »  Il ne nous restait plus qu’à faire le trajet à l’envers, pour nous rendre du Centre jusqu’à l’hôtel de l’Orée du Bois à Poitiers, l’avant- veille du départ. Pour le jour de la course, j’avais tout préparé méticuleusement. J’avais fait notamment disposer des petits drapeaux en papier sur le sol entre Pithiviers et Malesherbes pour contrôler l’orientation et la force du vent, adopté des tennis de deux pointures plus grandes, ouvertes et lacées seulement sous la languette, en prétextant auprès des commissaires des douleurs aux pieds. Et surtout, en prévision des secousses de la route  et des heures de selle à subir, j'avais disposé là où c'était utile une peau de chamois synthétique à mémoire de forme (une première à l’époque) 

Et puis, je savais très bien ce qui m’attendait : trois-cents-soixante-dix kilomètres droit comme un I sur la selle moto, afin de faire profiter mon champion d’un abri maximum. Mais, et surtout, j’avais décidé d’adopter un principe qui m’est cher : « Un coureur cycliste, c’est comme une porcelaine » Et cette porcelaine, dont je prenais livraison à la prise des entraîneurs à Poitiers,  je devais la ramener intacte à l’arrivée à Fontenay-sous-Bois ! » 

 A l'aube, le peloton emmené par André Chalmel, Joaquim Agosthino en huitième position à droite, en tenue noire

  

STAYER FR :  « Les coureurs n’avaient pas chômé dans la fraîcheur de la nuit depuis le départ, donné à 2 h 16 aux Quatre-Pavillon, en accomplissant leur raid à près de trente-cinq à l'heure de moyenne à la lueur des phares des voitures suiveuses. A 6 h38, Van Springel arrive le premier (déjà !) à l’arrêt-toilette de Ruffec. Là même où la deuxième « monte » de l’équipe Puch, Patrick Busolini s’autorisera quelques instants plus tard un repas chaud. Mi perplexe-mi amusé, Van Springel (qui, une plaque de chocolat aux noisettes en main, n’a rien perdu de la scène), glisse en aparté aux journalistes belges qui l’entourent « Celui-là, il peut déjà être considéré hors-course …  » Dans un coin, assis aux côtés de son coéquipier Roland Berland, André Chalmel, le vainqueur sortant, observe son rival belge du coin de l’œil. Il pense sans doute à cet instant au coup fumant qu’il a mijoté pour troubler la sérénité de « Monsieur Bordeaux-Paris » …  

    Herman Van Springel, "Monsieur Bordeaux-Paris"  

 

Premier arrivé à la halte-toilette, Herman Van Springel sera aussi le premier à en sortir, aux côtés de son équipier Willy Tierlinck ...

Mmmmmh … si ce n’est pas un présage, ça … » 

 

SERGE DE VRIES : « A Poitiers, au moment de la prise des entraîneurs, au kilomètre 218, Joaquim est au mieux pour affronter les trois cent soixante-dix kilomètres qui restent à accomplir. Nous avions bien décidé de rester « au chaud ». Je lui avais recommandé avant la course : « Pas question de sprinter quand tu prendras le sillage de la moto. Pas question surtout de se retrouver seuls, pas abrités, à manger du vent. On restera calfeutrés à l’intérieur de la meute des équipages, et surtout pas isolés devant à prendre les rafales ! »  

 Joaquim lors de la prise des entraîneurs, en dernière position à gauche 

 

« C’est pourtant cette téméraire tactique qu’avait adoptée André Chalmel, le vainqueur de l’édition précédente. Lui et Jo Goutorbe son entraîneur avaient démarré comme des sauvages après la prise des entraîneurs, pour impressionner et déstabiliser le favori, Hermann Van Springel. Hélas pour nous, c’est ce moment, et à deux reprises, qu’a choisi le moteur de ma Kawa pour « s’enrhumer ». L’aventure  commençait mal. Malgré cet incident, au kilomètre 249, nous ne pointions qu'à trente-cinq secondes de Chalmel, et à quinze seulement de Van Springel, Berland et Rosiers. Nous étions « dans la course »

Dans la côte de Sainte-Maure, trente-cinq kilomètres plus loin, le pétard allumé par Chalmel et Goutorbe leur a « pété  à la figure » … Berland, impressionnant, a pris alors le commandement, Delépine et Van Springel sur ses talons. Joaquim et moi, nous n’étions pas loin, à portée de fusil. Mais c’est après les premières accélérations de Van Springel que nous avons dû lâcher un peu de lest.  

photo page FB Joaquim Agsthino "ciclista" - merci à José Manuel Costa

 

 Et puis, après Tours, sur les bords de Loire, tout a commencé imperceptiblement à se dérégler … Jusqu'à ce que, avant l’entrée dans le département du Loiret, le compteur de la moto, de soixante-cinq à l’heure se mette progressivement à  afficher cinquante, puis quarante, puis 35, puis 30 km/h … Notre homme rencontrait "L'homme au marteau", ça ne faisait plus de doutes ... Moi, tout en restant figé dans ma posture d’entraîneur, je me suis aperçu en bougeant la tête dans sa direction qu’il avait les lèvres un peu blessées, sanguinolentes, la bouche comme tailladée par de petites coupures … Cela m’a inquiété, bien sûr … »  

« … C’est qu’à soixante-cinq à l’heure, il est bien difficile de dépiauter sans se blesser le papier aluminium qui enveloppe les sandwiches préparés ( ?) par le soigneur. En fait, cela faisait un bon moment que « Tino » ne pouvait plus s’alimenter, et surtout,  il ne voulait plus entendre parler de ces maudits sandwiches ! Victime d’un fameux coup de fringale, il va me répéter  bientôt en boucle qu’il veut abandonner… Dans la voiture suiveuse « Le Vicomte » avait déjà  saisi l’ampleur du désastre, et il s’activait frénétiquement depuis un bon moment à couper et à mixer avec les moyens du bord une kyrielle de fruits, et à bourrer le tout dans des bidons qu’il tendait les uns après les autres  à notre « Tino » défaillant … Et dire qu’avant la course j’avais pris la peine de téléphoner à Bernard Gauthier pour lui demander des conseils quant à l’alimentation à adopter dans un Bordeaux-Paris ! Fruits, glucose, sucres lents, sucre roux, thé, citron … ! Et  voilà que nous étions en train de perdre Bordeaux-Paris pour avoir confondu film alimentaire avec papier aluminium … » 

 

STAYER FR : 64.300 kilomètres accomplis dans la première heure … 65.300 dans la seconde … près de soixante-quatre dans la troisième …  Lorsque Joaquim Agosthino et son entraîneur dépassent Les Trois Cheminées, au km 411, ils ont désormais cinq minutes de retard sur la tête de la course, et à Orléans,  les choses ne se sont guère arrangées : l'équipage de Vries - Agosthino  a ajouté plus  de six minutes à son passif ! Pourtant, les bidons-mixture passés à la chaîne, conjugués à sa fabuleuse résistance et son courage sans égal, ne vont plus tarder à produire  leur effet. A Pithiviers (km 478.5) il s’est déjà largement remis dans l’allure, en reprenant plus d’une minute à Régis Delépine. La remontée sur Fontenay-sous-Bois va se faire crescendo, jusqu’à dépasser en coup de vent Delépine,  à la dérive à son tour … Des treize minutes de retard pointées à Pithiviers sur le second, Roland Berland, « Tino » n’en comptera plus que huit à l’arrivée.

Au bout de cet incroyable final, une belle troisième place pour Joaquim Agosthino, derrière un épatant Berland et un  Van Springel toujours aussi inexorable.  … Et qui lui, depuis la prise des entraîneurs, avait carburé exclusivement au « Bambix » (publicité gratuite), une bouillie pour bébé. Apparemment, c’était le bon choix, non ?

Curieusement, la presse sportive française et belge passeront quasiment sous silence la prestation du champion portugais. Quand on pense à l'insistance avec laquelle Félix Lévitan avait demandé sa participation, il y a de quoi être un peu perplexe ...

"Contra toda a expectativa, até de proprio, que descontrecia as suas possibilidades numa prova de caracteristicos tào especiais, Joaquim  Agosthino cometeu a bella prueza de se classicicar num magnifico so lugar, na "classica" Bordeùs-Paris, disputada on tem na distncia de 588.5 quilom-tros ..."  Heureusement, la presse de son pays, elle, n'a pas omis de saluer dès le lendemain la performance de "Tino".  

SERGE DE VRIES : «  L’histoire de « Tino » avec Bordeaux-Paris s’est arrêtée ici.  Avec « De Gri » nous n’avions  finalement pas trop mal mené notre barque. Mais heureusement que « Le Vicomte » disposait d’un petit stock de fruits dans sa voiture, sinon l’aventure finissait mal. Aurions-nous  pu gagner sans cette faute de soins ? Je suis convaincu que l’on pouvait au moins inquiéter Van Springel … Maintenant, c’était quand même Van Springel … Je l’ai beaucoup observé, le champion belge, tu sais : il roulait « sur le porte-bagage » de la moto, légèrement incliné pour gagner de l’abri … Il avait comme une science du train et de l’abri ... en fait, je pense qu’il était imprenable sur ce type d’épreuve. »  

 

STAYER FR : Herman Van Springel remporte son sixième Bordeaux-Paris, «  le meilleur de tous », c'est lui qui l’affirme du moins une fois descendu de machine, non sans avoir rendu un hommage appuyé à la résistance que lui a opposée le champion de France Roland Berland. Gaston Dewachter, l’entraîneur emblématique du maître anversois, admiratif, rapporte quant à lui : «  J’ai laissé Herman commander : il voit tout. Il entend tout … » Le champion belge a accompli les cinq cent quatre-vingt-dix-huit kilomètres de l’épreuve   les doigts crispés treize heures durant sur les cocottes de frein, précaution née de son terrible accident de l’année dernière sur cette même épreuve. Le sage et vénérable champion disserte sur les sept kilogrammes de sa monture et sur les boyaux de 220 grammes qu’il a chaussés : « Je tiens aux 105 000 francs de prime alloués au gagnant, mais je tiens aussi à la vie ! déclare-t-il » ... Pourtant, heureusement que ses adversaires ne l’entendent pas lorsqu’il ajoutera avec une sincérité désarmante : « Plus de quarante-six km/h pour la moyenne de la course dites-vous ? … J’aurais pu pédaler encore plus vite dans la dernière heure … » 

 

Joaquim Agosthino n’a pas été le premier coureur portugais de l’histoire à disputer Bordeaux-Paris. Avant lui, cinq années plus tôt – pour un Derby de la route disputé derrière derny cette fois -, son compatriote Manuel Gomes avait joué les pionniers, en bouclant l’épreuve à une plus qu’honorable quatrième place. « Tino » était fait pour cette épreuve d’hommes forts. Il était d’ailleurs prévu qu’il revienne sur le "Derby de la Route", cette course qui lui allait comme un gant, trois années plus tard. Hélas, remplacé au dernier moment par l’Américain Jonathan Boyer, il n’aura plus jamais l’occasion d’y briller.

 

SERGE DE VRIES :  « Les minutes perdues à cause de la défaillance de « Tino » ont pesé beaucoup dans la balance. Je garde la conviction que « Tino » pouvait viser bien plus haut qu’une troisième place ce jour-là, car il "marchait" très fort. Et on était encore dans la course lorsqu’il a encaissé ce « coup de buis »,  même si, tout occupé que j’étais à l’abriter, le guider, lui éviter les embûches de la route, j’ignorais notre position exacte par rapport aux autres coureurs. La preuve qu’il avait une possible victoire dans les jambes sans cet incident, c’est qu’il a réalisé une fin de course en bolide » 

 

« On n’a plus eu l’occasion de revivre par la suite pareille aventure. Et je le regrette. Par ce que c’était quelqu’un « Tino », un fameux champion bien sûr, mais surtout un garçon « nature », si attachant, qui n’avait pas « la grosse tête », ah ça non !  Il n’avait peut-être pas fait d’études, mais il savait tenir sa place en société … Et puis toujours d’une grande courtoisie, et … très futé, avec son regard si malicieux … : tu pouvais lire dans ses yeux ! « Tino », c’était cet homme d’une grande gentillesse, et pas si frustre que la presse se plaisait à le présenter parfois, crois-moi … »

 

« Tu vois, là-haut, dans mon grenier, j’ai conservé le cadre de son vélo accidenté lors d’une étape du Tour de France … Viens, je vais te le montrer … » 


 

 

 

Avec mes chaleureux remerciements à Serge De Vries, pour sa collaboration et son implication ; mes remerciements également à José Manuel Costa, qui a en quelque sorte donné « le top départ » à ce sujet qui me tenait à cœur, et à François Bonnin pour le complément de documentation.

 

Sources : Serge de Vries ; L’Equipe Samedi 17, Dimanche 18 et Lundi 19 Mai 1980 ; Pédale n° 2 Juin-Juillet 2012 ; Vélo 150 Janvier 1981 ; L’Année du Cyclisme 1980 ; Hors-Série Coups de Pédale n° 15 Mars 2002 ; Le Sportif n 21 Mai 1980 ; Miroir du Cyclisme Octobre 1978 ; Cyclisme Magazine n° 4 & 5 des 5 Mars et 2 Avril et 10, 11 & 13 Juillet et Septembre 1969 ; José Manuel Costa (photo); Pierre Ducros, kinésithérapeute de Joaquim Agosthino ; Pierre Dieterlé site internet www.jeandegribaldy.com livre « Jean de Gribaldy, la légende du vicomte édition du Sekoya  ; François Bonnin ; Maurice Caillette; Diatio de noticias semaine du 18 Mai 1980; Dominique Turgis de Direct Velo.

 


 

 

Bordeaux-Paris 1980

derrière la moto de Claude Larcher 

 

«  Je connaissais bien l’équipe Renault Gitane. « Je partageais le pain » avec eux ; Marcel Boishardy et Cyrille Guimard étaient de bons camarades à l’époque » 

« L’équipe Renault Gitane était moralement tenue d’aligner au moins un coureur sur Bordeaux-Paris. En plus du vainqueur sortant, le choix de Cyrille s’est donc porté sur Roland Berland, champion de France tenant du titre, un bon coup finalement pour le standing de l’épreuve. Guimard m’a contacté une semaine auparavant, et m’a fait procéder moi et la Kawasaki à des essais en soufflerie au Centre Renault en région parisienne, où l’ergonome du cru s’est attaché à optimiser ma position sur la moto » 

 

« Mais Berland – qui avait été prévenu de sa participation à Bordeaux-Paris quinze jours seulement avant le départ (alors qu’il avait postulé depuis l’hiver)  devait être certainement « en chien » avec Guimard ou avec l’équipe, car lorsque j’ai débarqué chez lui, à La Châtaigneraie en Vendée, ses premiers mots ont été : « Qu’est-ce que tu viens foutre ici ? ». Je lui ai répondu : « Mais Roland … c’est pour faire Bordeaux-Paris … » «  Non, non, vous me faîtes ch… Je ne le ferai pas ! » « Mais tu ne peux pas me faire ça, je suis venu en voiture de Paris juste pour toi tout de même ! » 

 

« … Le lendemain dès l’aube, on roulait ensemble sur les routes de l’arrière-pays. Mais alors là, il m’en a fait voir : « … Ta tête ! … » « Ton dos, redresse-toi ! … » « Ton pied, place le autrement … Non, pas comme ça ! … » Et ça n’a pas arrêté pendant toute la sortie : plus de cent bornes à me faire « pourrir » …  De retour chez lui à la fin de la sortie j’étais « naze », moulu, brisé … alors que lui paraissait relativement pimpant en dépit de notre virée infernale à 60 à l’heure et plus … J’espérais secrètement pendant le repas qu’après une pareille séance on ne repartirait pas l’après-midi. Quand, timidement, je lui ai demandé au moment de quitter la table : « Qu’est-ce qu’on fait tantôt ? » Il m’a répondu : « Mais on recommence, bien sûr ! »

J’étais anéanti … Pourtant, il a bien fallu repartir pour quatre autres heures de torture … Pire, lorsque est venu le moment de se coucher : « Eh, Claude, demain, j’te réveille à sept heures ? » Moi, en priant le ciel qu’il oublie l’heure le lendemain matin : « T’inquiètes pas, ce n’est pas la peine, je sais me réveiller tout seul … » Tu parles, le lendemain, impossible « d’émerger », et il est venu me tirer du lit. Une heure après, c’était reparti pour une nouvelle séance de « dur » sur les routes vendéennes … Et d’enchaîner le surlendemain sur une autre. Quand est venu le jour de notre départ pour Bordeaux, avec la Kawa en remorque, c’était pour moi presque un soulagement … » 

 

« Arrivés sur place, nos chemins se séparaient, et nous ne nous sommes plus retrouvés qu’à la prise des entraîneurs, à Poitiers. Là, j’étais confiant, j’avais « pesé » le bonhomme pendant cette semaine d’entraînement : un vrai professionnel, un technicien, avec qui tu apprenais toujours. Son intelligence, sa technique innée de l’abri … ça crevait les yeux qu’il avait tout ce qu’il fallait pour réussir un bon Bordeaux-Paris. D’ailleurs on peut dire qu’il conduira toute sa course en véritable professionnel. Deux regrets pourtant. Il aurait dû faire Bordeaux-Paris plus tôt; et il aurait dû le refaire, il l’a avoué lui-même après l’arrivée. Mais comme il a arrêté le cyclisme dès la saison suivante … » 

 

« De mon côté, je maîtrisais bien la moto Kawasaki ; étant entraîneur de demi-fond, je n’ai eu aucun mal à m’y faire. J’avais déjà couru Bordeaux-Paris sur l’engin, dès son entrée en fonction en 1976, où j’avais conduit un  Serge Aubey malade, qui avait tenu à finir l’épreuve pour moi, ce dont je lui serai toujours reconnaissant, puis deux autres avec Jean-François Pescheux » 

 

« Pour cette édition 1980, on avait bien sûr André Chalmel à l’œil : il avait remporté le « Derby de la Route » l’année précédente, en battant la moyenne de l’épreuve ... et puis je connaissais trop bien mon Goutorbe, son entraîneur, et je me doutais bien de ce qu’il allait faire. Pourtant, je me rappelle m’être d’abord focalisé sur la course de Pescheux, vexé que j’étais d’avoir été écarté par le staff de son équipe, alors que je l’avais conduit jusque-là sur ses Bordeaux-Paris. Et puis, finalement, la course a décidé pour nous. »

André Chalmel : une attaque d'une violence inouïe 

 

« Quand Chalmel s’est écroulé dans la levée de Sainte-Maure (km 284.5), nous nous sommes retrouvés seuls en tête : ça nous a rassurés, et je n’ai plus pensé à « l’affaire » Pescheux, qui, de toutes façons, avait abandonné suite à une vilaine chute avant Jaunay-Clan, gamelle consécutive aux ratés de la moto de son entraîneur …  En tête, on est devenu confiants, et d’ailleurs, lorsque Van Springel nous a repris, à hauteur de Sorigny, une quinzaine de kilomètres plus loin, je voulais qu’on aille le reprendre de volée. Je me rappelle avoir dit alors à mon coureur :  « Plus près de lui, plus près ! Allez, on le passe ! » Mais mon  champion de France ronchonnait : « Non, non, tu restes là ! » Je voulais juste passer devant pour ralentir Van Springel, le faire un peu « gamberger », rien de plus … Il n’a jamais voulu obtempérer, obstiné sur ses « « Non, non, tu restes là ! ». Dommage, je suis sûr que c’est moi qui avait raison à ce moment de la course » 

 

 

« Un kilomètre après Chambray (km 310), Van Springel a accéléré, et là, on a été le reprendre, tranquillement. Après Tours, sur les bords de Loire, Régis Delépine a dû laisser filer, et  Van Springel a cherché à nous décramponner à deux reprises … Revenus sur lui, je tente à nouveau le coup : « Là, on passe Roland ! »  Mais il me répond non, toujours non … Herman Van Springel a alors enclenché le turbo une quatrième fois. Cette nouvelle secousse, on a mis huit kilomètres, entre Montlouis et Lussault, pour l’amortir, et revenir finalement sur  lui.  Jusqu’à ce que le tandem infernal De Wachter / Van Springel « remette ça » du côté d’Amboise. Mais six kilomètres plus loin, à Chargé, on était de nouveau revenus sur leurs reins … A Condé-sur-Loire, au kilomètre 365, nous passons à six secondes,  pour, après douze bornes de chasse, revenir une nouvelle fois sur eux ...  

Herman Van Springel en pleine séance de "vissage"  

 

Là, j’ai vu Van Springel se retourner, un peu agacé … A Blois (km 378.5), on passe ensemble, et derrière nous le trou est fait. Hélas, à Saint-Dyé-sur-Loire (km 393), une dizaine de bornes avant l’entrée dans le département du Loiret, Van Springel nous place un nouveau démarrage. Et là, il n’y aura rien à faire. On va bien tenter de faire de la résistance, mais près de vingt bornes plus loin,  au passage dans le village des Trois Cheminées (km 411.5), notre retard s’élèvait déjà à 44’’. A Orléans, vingt-cinq kilomètres plus loin, on avait perdu une minute de plus. Lorsqu’on déboulera dans Pithiviers (km 478.5), il y aura plus de deux minutes que l’Anversois était passé … A Corbeil-Essonnes (km 542) on avait concédé quatre minutes de plus … Dès lors, il n’y avait plus rien à faire, et la deuxième place étant assurée (Delépine, le troisième étant pointé à plus de quatorze minutes de la tête), on a « laissé filer » jusqu’au circuit d’arrivée à Fontenay (km 580), un tourniquet piteux, où le maigre public déambulait le long du parcours sans s’occuper de nous.  Je me rappelle qu’à l’un de nos passages, les gens se baladaient  sans même un regard pour le maillot bleu-blanc-rouge porté par mon coureur. Je me souviens avoir pensé à ce moment-là : « Là, ça va mal pour le vélo … » 

 

« Le surlendemain, nous avons disputé la revanche de Bordeaux-Paris, à La Cipale ; ce soir-là,  Roland tenait une forme extraordinaire, et j’ai le souvenir d’un dernier tour époustouflant, tel que j’en ai rarement vécu dans ma carrière d’entraîneur ! On s’est bien amusé après pendant le tour d’honneur, durant  lequel nous avons échangé nos engins, un régal pour le public … et un si beau souvenir pour moi ! »  

  

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Témoignage de Claude Larcher

Patrick Police, avec tous mes remerciements à Claude Larcher, et à François Bonnin pour le complément de documentation.

Sources : L’Equipe Samedi 17, Dimanche 18 et Lundi 19 Mai 1980 ; Vélo 143 Juin 1980 et 150 Janvier 1981; L’Année du Cyclisme 1980 ; Hors-Série Coups de Pédale n° 15 Mars 2002 ; Le Sportif n 21 Mai 1980.  


 

 


18/07/2017
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