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LE DEMI-FOND HIER ... ET AVANT-HIER


MONDIAL 1938 : IL FAUT EN FINIR AVEC LE DEMI-FOND (SUITE ET FIN)

MONDIAL 1938 : IL FAUT EN FINIR AVEC LE DEMI-FOND (SUITE ET FIN)  

 

Pour ce championnat du Monde qui se dispute au vélodrome olympique d'Amsterdam, tout va donc commencer selon les règles du genre :  l’attaque de la diligence ici sera remplacée par celui d'un équipage, avec, dans la première manche, en guise de mise en bouche, les manœuvres d’outlaw de l’entraîneur de l’Italien Canazza, le Belge Vanderstuyft, dont la mission sur la piste paraît devoir être l’élimination physique d’un concurrent susceptible de troubler le bel ordonnancement de la combinaison à venir. A ce jeu-là, c’est le Luxembourgois Josy Krauss, qui paraissait jusqu’ici tout à fait en  posture de remporter la manche aux dépens du favori Lohmann, qui finira les quatre fers en l’air. La piste est dégagée, l’Allemand Lohmann dès lors n’a plus qu’à aller « cueillir » la victoire. Voici un Allemand en finale.

 

Il faut un deuxième Allemand en finale : ce sera Metze, le champion 1934, fort comme un buffle, doté d'un  entraîneur pas trop regardant sur les moyens. Notre Henri Lemoine, le champion de France 1938 est l’un des favoris. Hôte à l'année des vélodromes allemands, Il est venu à Paris remporter 'un mémorable championnat national. Inexplicablement (?), il ne pèsera pas une seconde sur la course, devançant seulement le Hongrois Szekeres, que la presse sportive qualifie de « candidat folklorique » pour ne pas dire plus. Qu’un champion tel que « L’Homme aux petits pois » n’arrive même pas à devancer au cours de cette manche le vieillissant Henri Suter - formidable champion mais dont les heures de gloire sont désormais loin, bien loin derrière lui -, voilà qui laisse dubitatif. En tous cas, voici désormais deux Allemands en finale.

 

Pour faire une bonne coalition mieux vaut être trois que deux. Donc, nécessité pour la délégation allemande de dénicher un troisième larron. Surprise : dans la troisième manche, c’est « Le Lion », Georges Paillard, qui fait la nique au favori hollandais Wals. C’est certes un moment de fierté pour la délégation française, mais qui peut croire raisonnablement que le lendemain en finale, notre vieillisant "Lion" sera capable de reproduire pareille prestation ? Personne n’y croit. Pas même l’intéressé. Par contre, le hollandais semble avoir le profil du "troisième homme".

 

 

Le premier repêchage verra la rédemption d’Eduardo Severgnini, victime d’une défaillance en qualification, mais qui signe là une prestation si impressionnante que les observateurs le plébiscitent illico comme le favori de la finale. En fait, ils viennent de désigner aux comploteurs de vestiaires l’homme à abattre. « Si la course ne se déroule pas avec une entente entre les deux Allemands, jamais je n’aurai eu une aussi belle chance d’être champion du Monde » déclare l’Italien à la presse. Voire …

 

1+1=2. Il manque un troisième allemand en finale. Le Hollandais Wals, facile vainqueur d’un Henri Lemoine bizarrement une nouvelle fois aux abonnés absents fera l’affaire. Avec une décontraction proche du cynisme, le Hollandais - qui aura l'occasion sous peu sur d'autres terrains que ceux du sport de prouver son attachement sans limite à l' Allemagne nazie - lance une fois sa course finie cette réplique sibylline aux intervieweurs : « On parlera encore de moi après la finale ! » …  Culotté non ? 

                                                       

 

La finale ? La voici justement. Et le compte y est : il y aura bien trois Allemands en finale. Pour la façade, seulement deux. Car - pas bêtes - les compères Metze et Lohmann laisseront faire le sale boulot à leur compère Wals, qui, sans vergogne, s’échinera à jouer la course durant l’homme-tampon au profit de ses deux mandants. Metze accélère ? Wals  laisse passer ! Severgnini veut passer à son tour ? Résistance forcenée du batave. Harcelé dès le début de la course par la tenaille Lohmann-Metze, mordu sans cesse aux chausses par le roquet Wals, Severgnini, un temps en tête, devra céder le commandement au 34ème kilomètre, tout en signalant aux commissaires ensuqués dans leur morgue cynique (ou imbécile, ou les deux) la manœuvre manifeste. Harcelé par Wals, bouchonné par le duo allemand, Severgnini  réussit pourtant l’exploit de tenir les deux larrons sous sa constante pression, leur interdisant le moindre relâchement. Ils auront sa peau, mais ça leur coûtera !

                                        

 

Jusqu’au terme de la course, Eduardo Severgnini restera dans le tour de ses deux adversaires-comparses. Pendant une pleine demi-heure, il n’aura eu de cesse que de courir la rage au ventre vers  la chimère d’un titre déjà verrouillé en coulisses. Les efforts du champion italien, magnifiques autant que pathétiques, resteront vains : la société Metze-Lohmann et cie s’est entourée de toutes les garanties pour mener son entreprise à bien.

 

Sous les sifflets le triste vainqueur choisit de jouer la pauvre comédie de la course-difficile-à-gagner-et-du-triomphe-modeste, tandis que ses affidés camouflent leur forfait aux intervieweurs dans un brouillard d’explications autant hypocrites que marécageuses.

 

Les observateurs en bord de piste sont écoeurés. Le lendemain, une presse exaspérée demande l’annulation de ce sinistre championnat. Et le journaliste Jean Leulliot, qui a été agressé avant la finale par l’entraîneur de Metze, le Français Maurice Ville furieux de voir ses pratiques exposées au grand jour, n’est pas le dernier à la réclamer.

 

C’est qu’après ce jeudi noir, une impression de dégoût demeure … «  Ca, du sport ? Pouah ! Quelle ordure ! »… «  Si ce sont les mœurs qui sont indéracinables, de grâce, supprimez des championnats annuel ce demi-fond de combine… » « Il faut en finir avec le demi-fond »… « Vivement que l’on supprime ce honteux championnat »

 

La presse se lâche, la presse se fâche… « Ce Soir » ferme le ban : «   Le demi-fond a sans doute vécu »  Georges Paillard, désabusé déclare pour sa part : « Les Allemands reçoivent des ordres de leur fédération, et Sawall est en bord de piste pour les surveiller » Fermez le ban !

 

Devant pareil désastre, que croyez que l’U.C.I. fit ? Le 3 Novembre suivant, elle choisit de rajouter une touche d'ignominie et de surréalisme à la triste farce de cette édition 1938, en entérinant ses résultats frelatés, et en infligeant 100 francs d’amende à – tenez-vous bien… Severgnini, pour « avoir réclamé à haute voix auprès des commissaires sur la ligne d’arrivée » !!!

 

Décidemment, le demi-fond demeure un cas désespéré.

 

Mais revenons à notre western. Pour étouffer la plainte de l’Italien Severgnini, l'U.C.I. a  trouvé des alliés sûrs. Il a osé clamer à la presse sa révolte dès sa descente de vélo : « On m’a volé le titre de champion du Monde ! ». Eh bien sa plainte se fera plus embarassée, plus amortie les jours suivants. « On » lui a fait comprendre de ne pas trop s’épancher s’il voulait pouvoir courir les pistes d’Europe après ce Mondial. Il ne faut pas « gâter le métier » cher, très cher Eduardo... Air connu... Et l'on quitte le monde du western pour celui de la série noire…

 

Notez bien qu’à chaque « sale affaire » du cyclisme, c’est un refrain que l’on ressort de la poubelle, et que ce genre d’argument saura faire de l’usage tout au long du vingtième siècle, et au-delà.

 

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Donc, pas de happy end pour Eduardo Severgnini en 1938. Il n’y en aura pas plus l'année d'après. Ni l’autre. Ni les suivantes. Et cette fois pas à cause d’une quelconque coalition germanique. Quoique...

 

En 1939, à Milan, le stayer italien pense que son heure a enfin sonnée. Là, devant les siens, après avoir survolé sa série qualificative, le maillot arc-en-ciel, effleuré en 1934 puis les deux saisons précédentes, paraît lui tendre enfin ses manches irisées.  

 

Chez lui, au mythique Vigorelli, le dimanche 27 Août 1939, en toute fin de soirée, il va remporter magistralement sa série, la troisième. A la clef, il signe un meilleur temps sidéral : 100 km en 1h 16’16’’, à 78.71 km/h de moyenne ! Il peut dès lors déclarer aux journalistes qui l'entourent, sans passer pour un vantard : « Cette fois, j’espère bien avoir le maillot ! »

 

Jeudi prochain c’est sûr, il fera la peau de ses tourmenteurs 1938 sous les yeux des tifosis. Certes, « l’affreux jojo » Wals, qui a remporté lui aussi sa série, sera encore de la partie. Mais il n’osera pas renouveler ses forfaits ici, en Italie. Ce serait cette fois pour lui un jeu bien dangereux de s’en prendre trop ouvertement à l’enfant du pays. Et Walter Lohmann, qui s’est qualifié pour la finale, lui aussi ? D’homme à homme, il n’en a pas peur, pas un instant, et sur sa forme actuelle, il en fera son affaire, ça ne fait pas l'ombre d'un doute.  

Pourtant, cette finale, Eduardo Severgnini ne la courra jamais. Il se verra obligé, comme ses adversaires, de quitter le Vigorelli toutes affaires cessantes...

 

Pas de chance Eduardo, c’est juste la seconde guerre mondiale qui s’invite. Ce jour-là, on réquisitionne les vélodromes. Le championnat du Monde est reporté à… quand on pourra l’organiser ! La délégation française quant à elle se frotte les mains : son plus sûr espoir, le champion national Louis Minardi, qui a disputé l’éliminatoire les fesses en sang, et n’a pu ainsi tenir son rang se verra ainsi peut-être donner une seconde chance...

 

Le 10 Février 1940, l’U.C.I., en son congrès tenu à Milan, proclame que les championnats du Monde 1940 ne seront pas disputés.

 

 

Eduardo Severgnini ne sera jamais champion du Monde.

 

 

 

 

Epilogue : la parenthèse de la guerre n’y fera rien. Les mœurs du « milieu » ne se sont pas assainies, et les combinards auront tôt fait de retrouver leurs marques, direction Zurich, pour une ubuesque  édition 1946, où le burlesque fera bon ménage avec le révoltant.

 

Mais ce sera une autre histoire...

 

... A moins que ce ne soit la même finalement.

 

 

Sources : Paris-Soir; Le Miroir des Sports; L'Auto; L'Intransigeant; Ce Soir; L'Humanité; Cyclosport;


Sources : Ce Soir; L'Auto; Paris-Soir; L'Intransigeant; Le Petit Parisien; L'Humanité; Le Miroir des Sports- Etude François Bonnin

 

Voici les principaux articles de l’AUTO sur les entraîneurs du demi-fond. 

Edition 23/08/1938 : " C’est Maurice Jubi qui entraînera Fombellida pour le championnat du monde ".

Edition 24/08/1938 : " Groslimond, entraîneur de Lohmann, de passage à Paris".

Edition 25/08/1938  : " L’entraînement à l’Olympiastadium d’Amsterdam ; Paillard s’est entrainé derrière Deliège ".

Edition 26/08/1938 : " L’entraînement à l’Olympiastadium d’Amsterdam ; Wals a roulé derrière Kaeser, Groenewegen et Krauss se sont également entraînés  (pilotes non cités). Le ciment d’Amsterdam est bien moins roulant que celui du Parc".

Edition 27/08/1938 : " Fombellida, arrivé sans entraîneur, sera piloté par Van Ingelghem. Lemoine derrière Guérin pour le championnat du monde ".

Edition 28/08/1938 : «  A propos de l’accident de la 1ère série, 3 entraîneurs sont cités : Philippe (Meuleman) , Vanderstuyft (Canazza), Van Ingelghem (Krauss).

Edition 29/08/1938 Faits de course de la 3ème série : "Ordre au départ : Fombellida (entrainé par Ernest Pasquier, remplaçant Van Ingelghem suspendu), Paillard, Severgnini, Wals, Ronsse …"  aucun autre entraîneur cité.

 

 


 

AMSTERDAM – piste de l’Olympic Stadion

Samedi 27 Août - Première série 

  1. Walter Lohmann               (ALL)      - entr. Georges Groslimond (CH) - les 100 km en 1h 24’30’’»
  2. Aldo Canazza                   (ITA)       - entr. Léon Vanderstuyft (BEL) - à 150 mThéo Heimann (CH) – entr. Karl Saldow (ALL) hors course après le 50ème km
  3. Chute de Josy Krauss (LUX) – entr. Felicien Van Ingelghem (BEL) et August Meuleman (BEL) – entr. Victor Philippe (FRA)   

Dimanche 28 Août - Deuxième série

  1. Erich Metze                        ALL         - entr. Maurice Ville (FRA) – les 100 km en 1h 25’24’’2/5
  2. Dirk Goenewegen                P-B         - entr. Frits Wiersma (P-B) - à 510 m
  3. Henri Suter                        CH          - entr. Ernest Pasquier (FRA) - à 800 m
  4. Henri Lemoine                   FRA        - entr. Maurice Guérin (FRA) - à 1 790 m
  5. Bela Szekeres                     HON       - entr. John Schlebaum (P-B) - à 3 750 m

Troisième série

  1. Georges Paillard FRA        FRA       – entr. Pierre Deliège (FRA) – les 100 km en 1h 24’34’’
  2. Eduardo Servergnini         ITA         – entr. Arthur Pasquier (FRA) à 1t 150 m
  3. Alejandro Fombellida       ESP         - entr. Ernest Pasquier (FRA) à 1t 250 m
  4. Cornelis Wals                     P-B         – entr. Albert Käser (ALL) à 3t 400 m
  5. Georges Ronsse  BEL         à 4 t 100 m – entr. Emile Vandenbosch (BEL)                         

 

Repêchage : Première série                           

  1. Severgnini          ITA         - entr. Arthur Pasquier (FRA) – les 100 km en 1h23’17”
  2. Henri Suter         CH          - entr. Ernest Pasquier (FRA) à 1 t 250 m
  3. Groenewegen    P-B         - entr. Frits Wiersma (P-B) – à 3 t 50 m
  4. Ab. Bela Szekeres – entr. John Schlebaum (P-B) au 80ème km; Alejandro Fombelida (ESP) entr. .. ? .. ? au 90è km

Fombellida, arrivé à Amsterdam sans entraineur devait être piloté par Van Ingelghem, mais celui-ci ayant été suspendu car reconnu principal responsable du grave accident survenu dans la première série, c’est Ernest Pasquier qui a piloté l’Espagnol en série, Suter et Fombellida étant alignés ensuite dans le même repêchage.

 

 

 

Repêchage : Deuxième série 

  1. Cornelis Wals    (P-B)       – entr. Albert Käser (ALL) – les 100 km en 1h 26’52”
  2. Henri Lemoine (FRA)       - entr. Maurice Guérin (FRA) – à 2 t 100 m
  3. Aldo Canazza (ITA)           - entr. Léon Vanderstuyft (BEL) – à 2 t 250 m
  4. Théo Heimann (CH)         - entr. Karl Saldow (ALL) – à 3 t 225 m
  5. Ab. Georges Ronsse 62ème km entr. Emile. Van den Bosch

Cinq qualifiés pour la finale courue le Jeudi : Metze, Lohmann, Paillard, Severgnini, Wals.

 

Jeudi 1er Septembre – FINALE

 

Elle se déroule devant soixante-dix mille personnes.

Placement sur la ligne de départ : le tenant du titre, puis les meilleurs temps des séries et des repêchages.

En préambule, Gerrit Schulte remporte le Critérium du Monde de poursuite en battant son compatriote Klink.

Il s’agit ici du premier championnat du Monde (officieux) de poursuite.

 

  1. Erich Metze                       ALL         - entr. Maurice Ville (FRA) – les 100 km 1h 25’55’’1/5
  2. Walter Lohmann               ALL         - entr. Georges Groslimond (CH) - à 300 m
  3. Eduardo Severgnini          ITA         - entr. Arthur Pasquier (FRA) - à 310 m
  4. Cornelis Wals                      P-B         - entr. Albert Käser (ALL) – à 1 t 200 m
  5. Georges Paillard                  FRA        - entr. Pierre Deliège (FRA) - à 7 t

La course : Pas de champion de France dans cette finale. Etrangement, l’impérial vainqueur de la course au titre national aura été en dessous de son niveau habituel, incapable de peser sur la course.

Un seul français en finale, le vieillisant Paillard. Un hollandais, l'ambigu  Wals. Un Italien, Eduardo Severgnini; deux allemands Lohmann, le tenant du titre et Metze.


Merci François Bonnin pour sa contribution  

 

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03/03/2019
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LE DEMI-FOND "NEW LOOK" ... IL Y A QUARANTE-SIX ANS !

 

Dans son édition de Novembre 1972, surfant sur la vague du  "Moto revival" du début des années 70, Cyclisme Magazine consacrait une page au demi-fond pour saluer l'arrivée des superbes Honda 350, destinées à magnifier les prestations des stayers sur le vélodrome couvert de Grenoble (le seul avec l'I.N.S.E.P. de Vincennes à l'époque)

 

Dans le ton employé dans cet article, on ressent bien le rêve un peu fou d'une résurrection du demi-fond, rêve qui - hélas - ne se réalisera pas.

 

Pas plus que nous ne reverrons sur les pistes ces belles motos, dont j'ignore à ce jour le sort (bien que je suis persuadé que des visiteurs pourraient nous apporter leur éclairage en la matière) et qui nous renvoient au cimetière des occasions gâchées de revitalisation de la piste en France.

 

Si quelque chose devait nous consoler dans la galère que vit cette année le demi-fond français, c'est qu'apparemment - qui en doutait ? - d'autres on connu de pareilles séquences bien avant nous.

 

Allez, on continue, on y croit, il le faut ...

 


 

Patrick Police - documentation François Bonnin

STAYER FR le 29 Mai 2018

 


29/05/2018
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