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BORDEAUX-PARIS 1937 : UN DERBY TROP LOIN ou P... DE CAMIONS

UN DERBY TROP LOIN

 

 

Depuis 1931, Bordeaux-Paris, le « Derby de la Route » comme en expiation à la carambouille de l’édition de l’année précédente dont « le Grand » Francis Pélissier avait été la victime (cf. STAYER FR Bordeaux-Paris 1934 : un Bordeaux-Paris sous le même soleil),  se dispute selon la formule derrière motocyclette.

 

Les engins d’entraînement ? De robustes Terrot 350 cm3, qui écriront sept exercices durant, pétarades et fumées mêlées, moultes séquences homériques d’une histoire qui en était déjà pourtant fort riche. Sept Bordeaux-Paris furieux, bruitifs  et épiques,  mais qui vont inexorablement conférer à l’épreuve la réputation d’une course d’épouvante.

 

BP 1937 L'Auto-vélo___ 28 MAI - Copie (2)_crop A.jpg

 Car chaque année la liste des candidats  au Derby de la Route s’étiole… Il faut  reconnaître que ses lauréats successifs ont eu la fâcheuse manie de ne jamais y renouer avec une nouvelle victoire, comme s’ils avaient été « carbonisés » par cet ardent périple au pays du sur-régime. C’est vrai que près de 600 kilomètres à plus de 45 de moyenne, « ça use, ça use » un coureur…

 

 Pour ne rien arranger, depuis 1934 l’organisation a choisi la surenchère, en faisant disputer l’épreuve derrière motos de bout en bout,  sous un même soleil ( cf. STAYER FR Bordeaux-Paris 1934 : un Bordeaux-Paris sous le même soleil )  Spectaculaire, la recette. Mais redoutable.

 

 La première du genre a  été celle du triomphe d’un total outsider, le Français Jean Noret, téléguidé et transcendé par son génial mentor, Francis Pélissier.

 

L’édition suivante a vu la victoire d’un néophyte de classe, le Belge Edgar de Caluwé, qui a pulvérisé au passage le record de l’épreuve à  46.770 km/h de moyenne ! Au terme d’une course  complètement frapadingue, sorte de poursuite disputée sur le mode « à toi-à-moi »  avec le Français Jules Merviel pendant plus de cinq-cent kilomètres (!),  il découragera le retour fantastique dans le final d’un autre Français, Julien Moineau.  De Caluwé a à peine vingt-deux ans, l’âge des certitudes non éprouvées, et une faim de loup. Du talent à revendre et une totale méconnaissance des affres qui attendent le candidat embarqué dans cette aventure hors-normes. Somme toute, le profil idéal pour foncer plein gaz de Bordeaux au Parc des Princes dans le sillage de centaures cuir-assés et semer le bruit et la stupeur dans les villes et villages comme dans un film de Roger Corman.  

 

Las, quand De Caluwé repiquera au truc, ce sera du bout des pédales, et plus jamais pour un parcours gagnant. Comme avant lui les autres lauréats, Bernard Van Rysselberghe, Romain Gijsels, Fernand Mithouard ou Jean Noret. Tous vainqueurs éblouissants, mais tous tricards d’un second bouquet sur l’épreuve. Un peu comme si ces Derby de la route derrière motos vous marquaient le subconscient au fer rouge pour vous remettre en tête une fois quitté les Quatre Pavillons  toutes les étapes du chemin de croix speedé subi l’exercice précédent derrière le rouleau toujours fuyant de la Terrot et le supplice de la litanie  des bornes kilométriques de Bordeaux à Paris …

 

L’édition 1936 achèvera de faire réfléchir les plus hardis. Son vainqueur, l’énergique Paul Chocque, a littéralement rouleau-compresseurisé la course, éparpillant ses suivants à vingt-deux minutes et plus… Avec la victoire de ce coureur aguerri et mûr, on se prend à croire à la possible normalité d’une épreuve redevenue abordable. Mais Paul Chocque n’est pas candidat à un nouveau rallye pour 1937… Ben voyons... Une raison supplémentaire pour nourrir l’inquiétude des potentiels candidats, dont la prudence est de toute façon abondée par la ladrerie de maisons de cycles sans audace, ou encore par la frilosité de directeurs sportifs qui ne balancent pas longtemps entre gestion pépère d’un team et quête hypothétique de légende…

 

Décidemment oui, Bordeaux-Paris est bien devenue « la course qui fait peur ». Pour ce millésime 1937, le record (!)  de 1935 (8 partants) est à deux doigts d’être battu. Pourtant, les noms de Cloarec, Mauclair, Moineau, Merviel, Lauck, Bertocco, de Terreau le stayer, de Jean Maréchal, Marcel Laurent, des Belges Daneels, Walschott, Vlaeminck et De Caluwé, du Hollandais Van Schendel et des espagnols Canardo et Montero sont claironnés au gré des éditions du journal organisateur L’Auto… Quel plateau potentiel ! Mais ces noms  sont lancés en pâture aux aficionados de l’épreuve comme autant de leurres.  Et le 24 Mai, jour de clôture des inscriptions, le bilan des volontaires pour le Derby de la Route sera bien maigre, avec seulement onze candidats répondant à l’appel du journal l’Auto : une vraie peau de chagrin. Avec ça, trois grands noms seulement à l’affiche : les Français Roger Lapébie et Georges Speicher, et le Belge Frans Bonduel (troisième de l’épreuve en 1931 et second l’année suivante). Malgré leurs déclarations à la presse un brin fanfaronnes,  nul besoin d’être grand clerc pour deviner que ces ténors ne sont là que pour cacher la misère. La bedaine naissante du champion belge paraît d’ailleurs bien  difficile à cacher aux observateurs, et la proverbiale nonchalance de Georges Speicher apparaît un peu surjouée, tout comme la trop joviale bonhomie affichée par Roger Lapébie.

         
BP 1937 L'Auto-vélo___21 MAI_cropA LAPEBIE DERRIERE VAN CEULEN - Copie_crop.jpg   BP 1937 L'Auto-vélo___BONDUEL MOREAU 27 MAI_crop_crop.jpg    BP 1937 L'Auto-vélo___21 MAI_cropB THIETARD DERRIERE MASSAL - Copie.jpg
  Roger Lapébie, Frans Bonduel et Louis Thiétard en training sur la route de Rambouillet

 

Les autres ? Pas franchement des têtes d’affiche, comme les Français Auville (récent vainqueur de Paris-Vimoutiers), Debenne,  Terreau,  Moineau, l’inusable Benoît Faure, et le vainqueur de l’édition 1934 Jean Noret. Ah oui ! Nous allions oublier deux néophytes : le Belge Somers, et l’Asniérois Louis Thiétard. Du bout des lèvres, Pierre Pierrard, le boss de l’équipe Mercier s’est décidé – pour faire nombre et  que l’organisateur cesse enfin de le harceler – à lancer un jeune (vingt ans) flamand de la région d’Anvers, Joseph Somers. Robuste garçon. Endurant. Seul soutien d’une famille nombreuse. Et – cerise sur le gâteau - ignorant absolument tout de l’aventure dans laquelle il est engagé. Ça ne vous rappelle pas quelqu’un ? Par ailleurs, ne parlant pas un mot de français. Son palmarès ? Rien de bouleversant depuis  ses victoires chez les amateurs et indépendants, mais quand même une victoire dans une étape du Tour de Belgique et une place de 3 dans le récent Paris-Rennes, qui peut suggérer l’homme en forme. Culotté le garçon en plus : lorsqu’on l’interroge sur sa participation, après un essai convaincant derrière moto (une première pour lui !)  autour de l’hippodrome de Longchamp, il répond « Si ça me plait ?… C’est un boulot comme un autre... ! » « ...J’aurais vingt ans à la date de Bordeaux-Paris. Je veux m’offrir un bel anniversaire ! »  Intrigué, le journal organisateur L’Auto, dans son édition du 29 Mai, fait un peu monter la sauce à son sujet et ose : « Somers ? Un bouledogue accroché à un fond de culotte ». Il sera moins prolixe quand il s’agira d’évoquer la participation du Français Thiétard, pourtant récent vainqueur en début de mois de la Polymultipliée, même si le journaliste Claude Tillet suggère qu’il pourrait bien causer la surprise.   Pourtant ces deux-là vont bientôt faire parler d'eux, et comment !

 

 

Bordeaux-Paris sans Francis Pélissier, c’est un peu comme un plan de reprise sans licenciements, ou encore une sorite de ville sans fast-food : ça ne peut même pas s’envisager. « Le Sorcier de Bordeaux-Paris »,  black listé et en procès avec la maison Mercier, suivra donc la course…  en voiture, pour le compte du quotidien Ce Soir. Et pas question de  le voir interférer sur le développement de l’épreuve, et suivre ou conseiller un quelconque coureur ! Les autres directeurs sportifs, autant craintifs que mesquins, l’auront à l’œil, tous prêts à porter le pet auprès des commissaires en cas d’intervention de sa part. Pourtant, difficile d’imaginer « le Grand » ne  pas trouver un moyen de faire parler – même en coulisses – sa science de Bordeaux-Paris, à un moment ou à un autre de la course.  Affaire à suivre...

 

BP 1937 L'Auto-vélo___ 28 MAI - Copie_crop - Copie.jpg   Francis Pélissier ou l'art d'être présent même absent

 

 11  = 9. Patatras ! Deux jours plus tard, Ernest Terreau, qui a eu l’imprudence de déclarer à la presse au moment de sa candidature « Quand on tient 100 on tient 600 ! (kilomètres n.d. STAYER FR) » se retire piteusement, en arguant ne pas vouloir gâter son coup de pédale de stayer. Retrait plus lourd de conséquences, celui de Julien Moineau, un acteur souvent placé dans les éditions précédentes. Il se juge insuffisamment prêt pour  affronter les rigueurs d’une épreuve qu’il connaît trop bien. La peau de chagrin a rétréci… Décidemment, Bordeaux-Paris inspire toujours autant la crainte.     

 


  

Bordeaux. Dimanche 30 Mai. Trois heures du matin. Les motos sortent du parc fermé du Garage Bacqueyrisses où elles étaient parquées depuis la veille 14 h, bien à l’abri des éventuelles roublardises des pacemakers. On y vérifiera l’habillement (même les sous-vêtements !) et le matériel, vélos y compris (entre-axes de 61 cm et roues de 700, opération de plombage obligatoire)  

 

BP 1937 L'Intransigeant__31 MAI - Copie_crop.jpgQuatre heures. Sous les yeux de milliers de personnes venus assister nuitamment à ce  rituel  fascinant, le groupe s’ébranle, direction le parc réservé des allées de Tourny et les opérations de contrôle au Grand Café du Commerce. A quatre heures quarante-cinq pétantes voici les concurrents rassemblés devant le Grand Café, dans l’ordre qui leur a été attribué par tirage au sort : Bonduel, Lapébie, Noret, Speicher, Debenne, Thietard, Auville, Somers et Benoît Faure à la queue leu-leu. Dix minutes plus tard, les camionnettes attachées aux coureurs démarrent dans l’aurore en file indienne. Pendant ce temps, devant le Grand Café, les Terrot pétaradent leur impatience. Côté coureurs et pacemakers, on gamberge ferme sous les casques. Cinq heures : le vénérable Maurice Martin à la barbe fleurie, fidèle au Derby depuis sa première édition en 1891 ( !), donne le départ de la quarante-troisième édition.

 

Au même moment, une trentaine de kilomètres plus loin, un peu après Cavignac, une voiture a déjà taillé nuitamment la route.

Elle a pour fonction d’informer par micro les spectateurs massés au bord des routes, sur la foi des renseignements envoyés par une voiture émettrice et des estafettes motocyclistes qui renseigneront le chef de reportage, Robert Perrier. Ce système de transmission par T.S.F. constitue une première. A cette encombrante escouade il faut rajouter la caravane publicitaire constituée de lourds et pesants (dans tous les sens du terme) camions… Un bazar chamarré, brinquebalant, poussif, flirtant à chaque tour de roue entre le ridicule et le dangereux. 

 

A vingt-cinq / trente km/h le cortège des équipages se dirige maintenant vers les  Quatre Pavillons. C’est le moment pour Jacques Goddet, rédacteur en chef de l’Auto, juché sur la Bugatti 3 litres 3 pilotée par l’as du volant Jean-Pierre Wimille, de lancer la « bombe » (un pétard) actant le départ réel. Le jour s’est levé depuis un moment, il est 5h 35 exactement : Bordeaux-Paris 1937 est lancé ! 

 

Départ violent, « à la manette » : soixante-quinze à l’heure et plus !  La méthode rendue fameuse par Francis Pélissier a fait florès. Bonduel s’est rué en tête et mène grand train. Las ; il crève bientôt dans la côte pavée de Saint-André-de-Cubzac (km 17), et dès lors, le temps de changer de machine, il est ventilé par un Roger Lapébie éclaboussant de puissance.  Cinq minutes de totale furie, pour donner le ton de la journée.

 

Certes, la brève passe d’armes entre les deux champions a eu de l’allure.  Pourtant, leur empressement  à en découdre si tôt dans la course ne   ressemble- t-il pas  à celui de deux hommes bien empressés à donner le change  et sachant déjà en leur for intérieur jusqu’où ils pousseront l’aventure ?

 

Le style impeccable de Roger Lapébie - bien qu’assez intrigant (le futur vainqueur du Tour est positionné très en avant sur sa machine, façon stayer) - déchaîne le lyrisme des suiveurs, littéralement sous le charme. C’est vrai qu’il dégage une impression de puissance sereine et compacte, qui rassure, et éblouit.

 

59.800 kilomètres ont été abattus dans la première heure. Lapébie a traversé comme une flèche Chevanceaux, avec à ses trousses son « équipier Mercier » Somers, pointant à  58’’, lui-même suivi à distance par l’inattendu Thietard à 1’45’’. Bonduel quant à lui effectue un superbe retour pour recoller à la tête de course : hélas, il sera bientôt victime d’une seconde crevaison du côté d’Angoulême.

 

Six heures cinquante-deux  du matin. Barbezieux (km 77), la porte des Charentes.  Roger Lapébie   brûle le macadam comme en se jouant, impavide, royal. Jacques Goddet, qui a battu l’hiver et le printemps durant le rappel des bonnes volontés,  se réjouit de voir l’as de chez Mercier honorer d’une victoire - que chacun voit déjà écrite - le prestige de ce Derby de la route qu’il affectionne tant.

 

On fait les calculs en voyant passer la fusée couleur violine : 58.400 km/h de moyenne ! Mais Somers, l’épatant outsider belge, fait mieux que résister, puisqu’il pointe  maintenant à quarante-sept  secondes seulement du taureau bordelais. Mais attention « Jeff », t’es pas tout seul, comme aurait dit Jacques Brel ! Car voici que rapplique Louis Thiétard, qui s’est insinué ni vu-ni connu dans la smalah motorisé de son adversaire, fantomatique et furtif dans la pagaïe des motos et camionnettes. Bien vite, l’Anversois s’employe ferme pour déloger le squatteur. Il sera aidé en cela par l’absence de la camionnette-suiveuse du Français. Ne pouvant bientôt ni s’hydrater ni s’alimenter, il mettra vite les pouces.  

 

"Non Jeff, t'es pas tout seul". Car dix minutes plus tard, dans la côte de Pont-à-Brac,  voici Somers qui fond sur le carnaval motorisé qui essaime autour de Roger Lapébie. Et les deux hommes vont lutter coude-à-coude dans le sillage de leurs motos, Lapébie semblant arracher le bitume avec  son énorme braquet (plus de huit mètres !). Dans la descente de Pontignac, Somers réussit à lui prendre quelques mètres, et à Roullet (km 99), c’est lui qui aura le privilège de réveiller les villageois du cru. Il est sept heures trente du matin et force est de constater qu’il a proprement « déposé » le champion français !

 

Nous sommes aux alentours de la deuxième heure de course. Un tantinet vexé de l'issue de cette passe d'armes,  Lapébie rumine sa vengeance. Et lorsque Somers traverse  Angoulême (km 110), il le file à cinq secondes, prêt à dégainer. Thiétard, lui, aborde la cité du Circuit des Remparts  plus d’une minute après les deux faux-frères. Speicher, Benoît Faure, Noret, Bonduel  débouchent ensuite, échelonnés dans une fourchette de cinq à huit minutes. Auville quant à lui navigue déjà à plus de neuf minutes du duo de tête, et le pauvre Debenne plus loin encore.  La moyenne horaire de la seconde heure de course est descendue de quelques crans : 54.700.

 

Treize kilomètres après Angoulême, du côté de La Chignolle : c'est l’endroit où Roger Lapébie, admirablement drivé par Van Ceulen, choisit d’estoquer promptement Somers. Sur un coup sec la contrariété Somers a été balayée : la route vers le Parc des Princes semble dégagée maintenant. Et elle le paraît plus encore lorsque, du côté de Ruffec, au kilomètre 153, on lui rapporte que Frans Bonduel  - pas fâché quant à lui de voir ses chances anéanties – a quitté la course.  Roger Lapébie , escorté par Paillard et Van Ceulen, aborde maintenant à plus de cinquante à l’heure le  département de la Vienne. Derrière, Somers, vaguement sonné, crapahute désormais à trois minutes !

 

Le récent vainqueur de Paris-Nice semble à ce moment irrésistible : il « colle » à la perfection à la moto, et son abattage reste impressionnant. Toutefois, avant Croutelle (km 212) ne voilà- t-il pas qu’il change soudain de vélo, afin d’adopter un développement moins « lourd » ? Dîtes, tout à fait entre nous,  la belle machine ne serait-elle pas en train de se dérégler ?

 

Apparemment non, puisqu’avant Poitiers déjà écrasé de chaleur (km 219), qu’il investit sur le coup des neuf heures vingt-cinq, son avance sur Somers [qui, au contraire de son rival, s’est débarrassé de son casque de pistard], est montée à 5’40’’ ! Il est 9 h 43, une chaleur de plomb fondu commence à recuire la ronde infernale. Et si l’avance de Lapébie est montée en flèche, la moyenne horaire, elle, est descendue de même  : 50 km 200 ! On apprend que Auville et Noret – exit l’insolent vainqueur de l’édition 1934 – ont pour leur part abandonné, sans avoir à aucun instant pesé sur la course.

 

Le troisième homme du début de course, Louis Thiétard, ne semble plus quant à lui en mesure de revenir sur le duo de tête : lorsqu’il pénètre dans le chef-lieu de la Vienne, son débours est déjà de 9’45’’. Deux minutes après lui apparaît « la Souris » Benoît Faure, et il faut attendre encore quatre minutes pour voir arriver un Georges Speicher tranquille comme Baptiste.   

 

Châtellerault déjà moite de chaleur (km 253) se rafraîchit au passage en coup de vent de Lapébie sur le coup de 10 h 45. Mais quatre minutes seulement après son passage,  voici Somers qui s’annonce, suivi trois minutes plus tard de Thiétard. L’avance de Lapébie semble fondre sous le soleil ardent. Sa cadence, impériale jusque-là, se gâte  désormais de séquences de danseuse  de plus en plus rapprochées. Aux approches de Dangé (km 267), pour lui il y a désormais … danger (Désolé. Mais c’était tellement tentant !) Car il devient évident que le "lévrier" belge - les journalistes ont finalement opté pour le "lévrier" de préférence au "bouledogue" -  se rapproche toujours plus de l’as de chez Mercier.

 

Dix kilomètres plus loin, l’avance de Roger Lapébie a fondu de trois minutes supplémentaires : il ne dispose plus que d’un pauvre capital d’une minute sur Somers ! Effet de l'astre du jour qui depuis un moment darde de méchants rayons sur les nuques et les dos des coureurs, sans épargner les entraîneurs qui commencent à baigner cruellement dans leur jus ? Sanction d’un sur-régime ? Ou conséquence de l’imprudente position en machine adoptée par l’ex-champion de France ? 

 

Après Port de Piles (km 276), le champion français pénètre dans le département de l’Indre et Loire, escorté par une aura d’inquiétude  journalistique. Deux kilomètres plus loin, à La Celle Saint Amand, il est à l’évidence « dans le dur ». Et puis d’un seul coup, au kilomètre 283,  à l’approche de Sainte-Maure (km 288), la belle mécanique s’enraie définitivement. La vitesse du leader  ne dépasse bientôt plus guère que celle d’un joggeur apoplectique. Le dos de notre Roger national semble  se cimenter un peu plus à chaque coup de pédale. Et le voilà qui décélère maintenant tout  à fait,  jusqu’à décoller du sillage de la moto, direction un arrêt-fossé pas très maîtrisé, achevé face contre l’herbe. Son frère Guy saute dès lors, fou d’inquiétude, de la camionnette-suiveuse de laquelle il l’entourait depuis Bordeaux de ses soins attentifs. Quand il le relèvera, Roger Lapébie, pétrifié façon momie, pourra voir comme dans un mauvais songe  le Somers qui passe... 


                                          BP 1937 Le_Petit_Parisien___31 MAI_ROGER LAPEBIE ET GUY - Copie.jpg     BP 1937 L'Auto-vélo___ 31 MAI - Copie.jpg
« Les reins docteur… les reins ! » Frère Guy, bouleversé, l’incite, (pour la galerie ?) à remonter en selle : « Allez Roger, on repart ! » Tu parles, Charles… Au bout d’un kilomètre, il faut se rendre à l’évidence : il est « kaputt » l’ex-vainqueur déclassé (si injustement) de Paris-Roubaix 1934. Abattement total des suiveurs… Tel un maquignon, Jacques Goddet  va jusqu’à tâter le siège des douleurs de son favori, des fois qu’il y ait eu tromperie sur la marchandise … Mais non, l’homme est bien « h.s », « plombé » pour de bon, des billes d’acier s’entêtant à s’entrechoquer dans ses reins. C’est une catastrophe. Pensez-donc : « son » Bordeaux-Paris va revenir à un sans-grade, un quidam, un obscur... Le directeur de la course blêmit soudain, en pensant que, pour ce faire, encore faudrait-il qu’il reste des concurrents sur la route ! Et cela paraît loin d’être gagné de ce côté-là…

 

Car le directeur de course apprend sur ces entrefaites que Georges Speicher, le dernier des favoris encore en course, a jugé bon d’abandonner  après Chatellerault (km 253).  L’ex-champion du Monde a déclaré à qui veut l’entendre qu’il n’a pas pu résoudre la délicate question de l’alimentation à plus de cinquante à l’heure. Il n’en semble d’ailleurs pas plus fâché que cela. Le prestige de Bordeaux- Paris ? Pas son affaire à l’élégant Georges. Et puis, dans une petite quinzaine, il y a un second titre de champion de France qui l’attend, sur son terrain de chasse favori, l’autodrome de Montlhéry. Là-bas, l’exercice sera davantage dans ses cordes. Au moins il aura réalisé une bonne « pige » derrière moto, et dans cette perspective, un gros canter est toujours bon à prendre non ?

 

Les autres concurrents, les Auville, Noret ? Disparus ? Debenne ? Aux abonnés absents.  

 Dans la  Bugatti pilotée par Jean-Piere Wimille,  Jacques Goddet, en plein désarroi, fait les comptes :  en tête, un Belge inconnu. Derrière, loin derrière, le terne Louis Thiétard, l’antithèse d’une vedette. Et encore plus loin, deux pauvres coursiers – et pas les plus « glamour » du peloton -   Benoît Faure-Mathusalem et le pauvre Roger Debenne. « Sa » course est en train de partir en quenouille…  Il ne lui reste plus qu’à accompagner l’errance de ceux qui restent encore sur la route. Drôle de pensum.

 

Pendant ce temps, Somers a littéralement avalé la côte de Sainte-Maure dans un style impressionnant.  A Montbazon (km 310) il affronte sans panique un passage à niveau fermé, qu’il franchit à pied. Quand il approche des faubourgs de Tours (km 322), il est muni d’un solide viatique : douze minutes d’avance sur son suivant immédiat, Thiétard, désormais à l’agonie. L’attend  désormais l’épreuve de la route des bords de Loire : cent-dix-huit kilomètres dans la fournaise, sans aucun abri !

 

Maintenant Jeff, t’es bien tout seul !

 

BP 1937 Paris-soir__  31 MAI 1937 - SOMERS DANS STE MAURE - Copie.jpgBientôt, une rumeur court de bouche en bouche : Benoît Faure a abandonné. 

Panique dans la caravane sur fond de débandade annoncée. On est à peine rassurés lorsqu’on se fait confirmer un peu plus tard qu’en fait Benoît Faure a été heurté salement dans Tours par une voiture qui s’est éclipsée illico. La foule a entouré la « Souris » de sa sollicitude, et insisté pour le diriger vers l’hôpital le plus proche. A deux doigts d’obtempérer, le courageux stéphanois  a été vertement arraché des griffes de la foule par ses entraîneurs indignés, et remis en selle après une engueulade ( !) soignée de son pacemaker Chardon, sur fond de « De mon temps, il y avait des vrais champions, plus courageux !…  » 

 

Ouf ! Il reste donc bien quatre concurrents sur la route de Bordeaux à Paris. Mais le boulet n’est pas passé loin. 

 

BP 1937 Paris-soir__31 MAI 1937_crop - Copie.jpg

 

A Amboise (km 348) un maillot rouge et blanc, ratatiné sur son guidon, traverse la Loire façon spectre, somnanbuliquement collé à la moto de son entraîneur Lehmann. Quelques quidams apitoyés murmurent à son passage, les encouragements n'étant pas de mise au spectacle de ce qui ressemble plus à un convoi funéraire qu'à autre chose  : « Il y a longtemps que Somers est passé ! » Peu après le pont, Louis Thiétard, dans un état second, procède in petto à l’inventaire des malheurs qui l’ont accablé depuis le départ... Sa camionnette-suiveuse d’abord , qui  a pris feu peu après le début des hostilités : résultat,  tricard de nourriture pendant cent bornes et plus ! Et puis cet arrêt en bord de Loire ensuite. Là, après avoir été ravitaillé - sur le mode minimal - par un motocycliste de secours, il a dû stopper net  et poser le pied suite à l'apparition  d’inquiétants saignements. Et quand, enfin, il a pu se sustenter c’est pour aller directement « au refile », avec une belle régularité. Depuis, rien, absolument rien, ne lui tient au corps. Sale journée, vraiment.

 

13 h 23. Blois (km 383) constate le passage d’un Somers désormais laborieux et grimaçant, déchirant à grand-peine la touffeur ambiante. Au même moment, Thiétard s'éteint lui  doucement du côté des bords de Loire,  quatorze minutes  derrière le Belge ! C’est peu de dire qu’il est au bord de l’abandon : cet abandon, il le souhaite, il le veut, le désire, l’implore !

 

A Beaugency (km 414) notre homme est encore plus mal, si possible ! Dans la camionnette-foire-à-tout qui le file, l’ancien coureur Philippe Bono, et Jean Noret - qui a abandonné avant Poitiers  et pris place parmi les copains – jouent  sans y croire la partition du réconfort, aidé par Pierre Jaminet et « coach » Evrard. C’est à qui mentira le plus au malheureux : « Somers est encore moins bien que toi, Louis ! Il va abandonner ! »… «  Tu dois continuer : il y a douze sacs à la clef ! »  Saoûlé de jactance, assommé par l'infernal cagnard qui écrase les bords de  Loire, la tête et le ventre vides, Louis Thiétard alterne pour toute réponse séquences de pédalage désordonnées et vomissements furtifs.

 

Sur ces entrefaites, un Jacques Goddet aux quatre-cents coups s'est rapproché du convoi. Il prend à son tour le relais des conjurés de la camionnette,  abjurant  le moribond à ne surtout pas renoncer. Mais ses sermons restent sans effet : Thiétard n'est plus qu'un mort qui pédale...

 

Alors, après les coups de semonce, la grosse artillerie s'impose. Aux grands  maux, les grands mots ! Le directeur de la course assène au cadavre roulant l'argument suprême, définitif : « Si vous finissez la course, vous ferez le Tour de France ! »

 

Thietard a semblé avoir entendu l'annonce divine, et on jurerait l'avoir vu secouer vaguement la tête… Eh… C'est que la chose est à considérer quand on est  coureur professionnel,  même si on est " à la cave", et au trente-sixième dessous …

 

 

Si c'est bien la misère derrière, devant, loin devant, il ne faut pas croire pour autant s'imaginer que c’est la fête pour l’homme de tête, qui commence à s’inquiéter auprès de ses entraîneurs du nombre de « bornes » restant à parcourir. « Soixante-dix ! » lui répond au flanc Wynsdau, en rajoutant - avec une solide mauvaise foi alors qu'Orléans est en vue - : « Allez ! Encore une heure,  une heure et demie, et c’est fini ! » 

 

La foule (considérable) est venue  assister au passage des rescapés du massacre . Sur le coup de 14 h 44, elle applaudit un Somers  mal en point, qui rebondit en grimaçant sur chacun des pavés infernaux du  Faubourg Bannier. Et Théo Wynsdau de jeter un œil inquiet sur son coureur : c’est vrai qu’il n’a pas l’air très flambant. Peu après, sur la route de Cercottes, il ne sera pas plus rassuré lorsque Somers lui réclamera une glace. " Va pour la glace..." pense t-il. " Tant qu’il ne  demande pas de l’herbe après tout… "

 

 Un Louis Thiétard en perdition a été pointé à la sortie d'Orléans à 26’45’’ du coureur Anversois. Ce n’est plus une course, ça devient une procession. D'ailleurs, la messe est dite, la course est faite non ? Et nombre de journalistes commencent à remonter vers la capitale, pas plus intéressés que ça à traînasser derrière cette errance surchauffée dont il n’y a plus rien à attendre.

 

Dans la camionnette-ravito sur la plate-forme dans laquelle Bono, Noret et Jaminet cohabitent avec les vélos de rechange, les cageots de bananes, les gâteaux de riz, les caisses de bière  et les glacières on est sur des charbons ardents. La diatribe de Jacques Goddet a mis ce petit monde en transe. On débat, on indétermine, on perplexe, on  indécise, on brainstormise… Quelqu’un connaîtrait-il la recette qui permet de ressusciter un coureur moribond ?... Rien. Nada. No-thing...

 

Jusqu'à ce que, au plus profond de son désarroi, Philippe Bono entende une voix, pas forcément céleste… Car c'est celle du « Grand » Francis Pélissier, le Sorcier de Bordeaux-Paris, qui, en thaumaturge incognito, lui instille les paroles sacrées.  Sur ses conseils feutrés, le soigneur prend résolument l’initiative que commande les circonstances : réveiller le « mort ». Pour ce faire,  « karcheriser » l’estomac du cadavre au… Pernod pur ! Une fois ingurgitée la potion magique du druide Pélissierix, c’est le miracle ! Et l'on va assister au spectacle improbable d'un Thietard-Astérix   reprenant peu à peu  ses esprits, pour entreprendre dès lors de rembobiner en mode accéléré les minutes de retard accumulées depuis les bords de Loire. Je vous avais bien prévenus : Francis Pélissier a   trouvé le moyen de s’inviter dans la course !

 

Devant, loin devant, la trajectoire du menuisier d’Anvers, un peu flottante depuis son incursion en Eure & Loir et aux approches d’Angerville, est devenue tout à fait préoccupante : « pas glop » la sortie de la Beauce   pour le Flamand. Coup de pompe carabiné… Grosse souffrance… Fournaise implacable…  Le voilà qu'il fait un pied de nez halluciné à un groupe de badauds qui ont eu le toupet de ne pas l'applaudir... «Théo,  Paris, loin encore ? »… « Soixante-dix kilomètres, c’est ça ? » Et cette chaleur à rendre fou…  

 

Wynsdau gamberge... c’est vrai que depuis un moment son poulain n’arrive plus à conserver le sillage de la moto. Il zigzague carrément maintenant, tout en  vomissant sporadiquement…  Et voilà tout à coup qu'il se met à vouloir, non plus une glace cette fois, mais… de l’herbe !

 

Il la réclame d’abord sur un mode poli, avant d’insister bientôt avec véhémence « De l’herbe ! Je veux manger de l’herbe ! »  « Jeff, qu’est-ce que tu racontes ?… Allons, rappelles-toi : douze mille francs au bout ! » lui réplique Pierrard son entraîneur, qu’une vilaine sueur froide commence à gagner malgré la fournaise ambiante. Mais  le regard bleu acier à la fixité hallucinée du demandeur est de ceux qui n’invite pas  aux tergiversations. Un brin (désolé pour ce pauvre à peu près)  interloqué, Pierrard se décide à envoyer ses gens à la cueillette d’une bonne poignée d'herbe folle... Drôle d'arrêt-buffet ...  

 BP 1937 SOMERS Paris-soir 31 MAI 1937_crop - Copie.jpgBP 1937 Le_Matin___d 31 MAI - Copie.jpgEt drôle de boutique 

que ce Derby 1937 : diététique  étrange, mélanges (!) mystérieux…  les plaines brûlantes de la Beauce vous ont, en ce brûlant dimanche de Mai des allures de forêt des Carnutes.

Pastis miraculeux d’un côté… Dégustation d’herbe folle de l’autre…

 

 

Et qui sait quoi d’autre encore, entre bords de Loire et  Parc des  Princes ?…

 

L’excellent journaliste Jean Antoine aura peut-être soulevé le rideau de l’arrière-cuisine en écrivant le lendemain : « Il aura régné dans ce Bordeaux-Paris une désagréable odeur de pharmacie… »

 

Somers hagard a dépassé Angerville (km 488) sans la voir, sur le coup des seize heures. Vingt et une minutes plus tard s’y présente un Thiétard désormais euphorique (Merci à notre père… nod comme n'aurait pas manqué de le dire Léo Ferré). Faisons les comptes : Somers a donc bel et bien perdu plus de cinq minutes pendant la traversée de la Beauce…

 

Les soigneurs du coureur français, attachés par une courroie à la camionnette-suiveuse qui file à cinquante à l'heure et plus, douchent  frénétiquement le poursuivant au moyen d’un pulvérisateur, et le frictionnent « au vol ». Chacun dans la Chevrolet est transcendé désormais. Force est de constater, au vu des secondes qui dégoulinent au fil des kilomètres, que l’homme de Genial Lucifer est en train d’entamer un retour… diabolique (désolé... Pas pu m’empêcher). 


Etampes (km 506) C’est un Somers nouveau qui descend de machine pour quitter le 27 x 7  et enfourcher un vélo doté de changement de vitesses, approche de la Vallée de Chevreuse oblige. Mais chose incroyable : le zombie hébété d’Angerville est désormais frais et pimpant. Et il vous grimpe la longue côte en sortie de ville dans le sillage de la moto de Lavalade s’il vous plaît ! Un prodige  à porter au crédit de l’herbe miraculeuse ? Ou à un quelconque remède de cheval ?

 

 

BP 1937 Le_Miroir_des_sports___31 MAI_crop - Copie.jpg

Pourtant,  à Dourdan (km 523), traversée à tombeau ouvert  par le miraculé au maillot vert, coup de théâtre : il ne dispose guère plus que  de huit minutes et des poussières d’avance ! Thiétard, littéralement enragé, est en train de refaire son retard avec des bottes de sept lieues !

 

Hélas ! Temps mort dans son opération remontada   entre Angervilliers (km 532) et Limours (km 538) car le voici obligé de rouler au pas suite à un embouteillage suscité par un arbre obstruant la route. La cause ? Un  accident provoqué par un autocar homicide (un mort et quatre blessés parmi le public) qui a percuté une voiture en stationnement… Au grotesque de la caravane publicitaire-bazar,   cahotante et dangereuse, s’est ajoutée la touche tragique d’un drame de la route. Louis Thiétard a dû mettre pied à terre pendant que ses pacemakers s’attachaient à faire passer  leurs motos par-dessus l’arbre couché. Puis, sans un regard pour les corps et les tôles broyés, l’équipage infernal a repris en mode forcené sa poursuite luciférienne (J’insiste : Genial Lucifer)

 

A Buc (km 551), la ridelle de la camionnette Chevrolet où est placardé le nom de Somers est enfin en vue de la caravane-Thiétard ! Mais le Belge oppose toujours une fameuse résistance. Parmi les suiveurs, certains trouvent trop beau le scénario du retour miraculeux ! Après tout, qui sait si Somers et ses sbires motorisés n’ont pas depuis quelques kilomètres décidé de couper un peu les gaz pour gérer la fin de course ?  Pourquoi pas…  Par contre, si Somers joue la comédie du coureur en perte de vitesse, reconnaissons qu’il la joue sacrément bien. Car son  son visage stigmatisé par les souffrances, son acharnement quasi-animal à défendre sa position et son regard lavé par toutes les souffrances se portent en faux contre la vénéneuse hypothèse. Et puis, en ces instants dramatiques, où sa victoire se joue à un fil, comment ne pas plutôt croire, à le voir foncer tel un dément dans Versailles, qu’il s’accroche  à toutes forces et au-delà à son Graal (douze mille francs !)  tel  – bien vu le journaliste de l’Auto – « le bouledogue accroché au fond de culotte » ?

 

 

bp 1937 Excelsior___journal_illustré_quotidien_[...] 31 mai_A - Copie.jpg Dans la côte de Picardie, après cinq-cent-soixante kilomètres de course, le Somers Circus est maintenant à la portée d’un Thiétard qui escamote  à fond de train l’auguste levée menant à Ville d’Avray. Et bientôt c’est un obus rouge et blanc  qui bascule et fond  à 80 km/h et plus aux trousses du mirage Somers, direction Saint-Cloud (km 568).

 

La jonction est pour bientôt. Somers n'est plus qu'à trois cents mètres.  Ça risque d’être juste pour jointoyer avant le Parc des Princes, mais l’affaire est jouable. D'ailleurs voici déjà Thiétard qui entame à folle allure le deuxième virage de la descente de la côte de Saint-Cloud. Le rond-point de la Reine approche, tout comme se rapproche la caravane de Somers... Le Parc des Princes n'est plus très loin... La jonction est toute proche...

La jonction sera pour… Jamais ! La faute à... un autobus ( !), qui vient de stupidement  couper la route de son entraîneur !   Thiétard a déjanté consécutivement au freinage inopiné, et chuté… Il a eu beau enfourcher prestement un vélo de rechange, « elle est morte », bien « morte » maintenant.

 

P… de camions… Et pauvre Thiétard. La camionnette en panne d'abord, l’autocar folâtre ensuite et enfin ce bus imbécile… De quoi avoir pour longtemps les poids lourds en aversion…   

 

 Une fin absurde pour épilogue d’une poursuite de folie… Et voici un Joseph Somers sublimé qui débouche du tunnel du Parc des Princes… Pour sa sixième course chez les professionnels, il a décroché la timbale en or. Si, dans son entourage, on a voulu jouer avec le feu – comme l’avanceront quelques journalistes - il reste alors qu’il aura mené à bien une opération-gestion bien périlleuse. Sinon, il l’aura échappé belle, tout simplement.

 

Vingt-mille spectateurs chauffés à blanc par le final haletant mis en musique par la faconde de Georges Berretrot lui réservent une ovation du feu de dieu. Et on grimpera bien davantage encore côté décibels en tribunes lorsque l’héroïque  Thietard déboulera une minute plus tard, le temps pour lui d’apercevoir Somers achever son dernier tour de piste. Vingt-cinq minutes de refaites en moins de quatre-vingt kilomètres, et tout cela pour finalement mourir à une minute et des poussières au Parc ! P… de camions !

 

 

BP 1937 Le_Petit_Parisien___31 MAI 2_crop SOMERS - Copie.jpgBP 1937 Le_Petit_Parisien___31 MAI 2_crop THIETARD - Copie.jpgLe vénérable Benoît Faure mettra dans sa poche la prime dévolue à l'auteur du tour de piste le plus rapide. Il n’aura au moins pas perdu sa journée. Quant au pauvre Debenne, englué dans les embouteillages des retours de voitures sur Paris, il poursuit en anonyme pendant ce temps-là un martyre inutile et   rejoindra le Parc des Princes plus de deux heures après Somers. Eh oui, Bordeaux-Paris derrière motos de bout en bout est bien « la course qui tue »… au moins pour une saison. 

 

La cérémonie officielle offrira le pénible spectacle d’un vainqueur et de son second pareillement harassés et hébétés. Un protocole-malaise pour ponctuer une course-épopée nimbées de vapeurs sulfureuses.      

bp 1937 Excelsior___journal_illustré_quotidien_[...] 31 mai_C - Copie.jpgBP 1937 SOMERS L'Auto-vélo__ 2 JUIN 1937_crop - Copie.jpgBP 1937 SOMERS Le_Petit_journal_31 MAI_crop - Copie.jpg           
                                      Thiétard pompette ... Jeff Somers hébété ... Bordeaux-Paris a été trop loin

 

Cette fois, le Derby de la Route s'est hasardé trop loin dans sa quête de légende …

 

Bordeaux-Paris ne peut plus continuer sur la voie de la démesure… Une nouvelle recette s'’impose !

 

Vous avez dit Derny ? 


                                                                                                                  

 

 

Patrick POLICE pour STAYER FR, le 7 Juin 2019

 

 

Sources : L’Histoire de Terrot de Bernard Salvat ; Match L’Intran ; Le Miroir des Sports ; Paris-Soir ;

Le Petit Parisien ; La Fabuleuse Histoire du Cyclisme ; L’Auto ; Miroir du Cyclisme ; L’Intransigeant ; Ce Soir ; revue Cycl’hist interview de Louis Thiétard ; Hors-série Bordeaux-Paris Coups de Pédale ; La Fabuleuse Histoire du Cyclisme ; VELO 66 ; Cyclosport ; Exelsior ; Paris-Midi ; Le Figaro ; Le Matin ; L’Humanité ; documentation François Bonnin.

 

Palmarès "digest" de  Joseph Somers, un des rares champions belges d’avant-guerre qui aura réussi à poursuivre sa carrière au plus haut niveau après le deuxième conflit mondial :

1 m 77

Né le 29 Mai 1917 à Wommelgem

Décédé en 25 Mai 1966 à Anvers

12 victoires en 1934 Indépendant en 1936

2ème Gand-Wevelgem 1936

1 étape du Circuit de l’Ouest 1936

7éme Liège-Bastogne-Liège 1936

8ème du Grand Prix des Nations 1936

Tentative contre le record de l’heure : 43.830 km

1 étape du Tour de Belgique 1937

Bordeaux-Paris 1937 et 1947 / 2ème en 1946 et 3ème en 1950

Tour de Belgique 1939 (vainqueur de trois étapes)

Vainqueur d’une  étape du Tour du Luxembourg

Vainqueur de deux étapes du Tour de Suisse

Demi-finaliste du championnat du Monde de poursuite  1939 interrompu par la déclaration de guerre

Circuit des 3 Villes Sœurs 1941

Grand Prix des Nations c.l.m.1943

Grand Prix de Belgique c.l.m. 1943

Grand Prix de Wallonie 1944

A Travers la Belgique 1945 exaequo avec Rick Van Steenbergen

Circuit des Ardennes flamandes 1946

2ème Bordeaux-Paris 1946

1er Bordeaux-Paris 1947

3ème Bordeaux-Paris 1950


 

Pour retrouver l'histoire de Bordeaux-Paris 1934, cliquez ci-dessous :  

 

 

 HISTOIRES DE DERNY : BORDEAUX - PARIS 1934 ... sous le même soleil


 

Patrick Police, pour STAYER FR
le 7 Juin 2019
A IMG_20161129_0001_crop - Copie (2)_crop 2 - Copie.jpg A SIGNATURE LA COUVERTURE Couverture Image (2) - W Copie 1 - Copie - Copie - Copie - Copie1.jpg

 



07/06/2019
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