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MONDIAL 1938 : IL FAUT EN FINIR AVEC LE DEMI-FOND !

« IL FAUT EN FINIR AVEC LE DEMI-FOND »

 

 

Pour décrire l'atmosphère qui plombe  cet automne 1938, si l'on voulait pasticher  Jacques Brel, on pourrait se risquer à chantonner ... « ...  Ça sent ...  la   guerre ..., de Londres à Berlin … » L’ambiance est étouffante, lourde de menaces. L’appétit du Troisième Reich est devenu insatiable, et on commence à trembler vilain dans les ambassades en faisant mine de découvrir - mais un peu tard - la véritable nature du régime nazi que l’on trouvait jusqu’ici si fascinant et si propice au bon fonctionnement des affaires …

 

Pesante, l’ambiance l’est également pour ce qui concerne le championnat du monde de demi-fond à venir, mais là,  c'est pour pour d’autres raisons, quoique ...

 

Si l’atmosphère est si délétère à l'aube de ce championnat du Monde 1938 qui doit se dérouler au vélodrome olympique d'Amsterdam, c’est parce qu’elle est fille d’un lent mais sûr processus de dégradation, que l’on peut commencer à dater - disons pour faire bon poids - des dernières splendeurs du grand Victor Linart. Car depuis la fin des années vingt, la course au titre mondial semble devenue le théâtre louche de  manœuvres fleurant la combinaison d’alcôve, d’alliances qui, de sournoises, sont devenues impudentes, de règlements de compte piteux et dérisoires, niés bien entendu une fois la course finie sur le mode omerta. Les combinards plastronnent, les victimes se taisent : « Si tu veux des contrats dans les courses à venir, motus ! ... Et puis, on ne crache pas dans la soupe ! (air connu et qui a fait de l’usage depuis )»

 

 

En 1928 déjà, une collusion en course des stayers germaniques était apparue en pleine lumière, pour empêcher la victoire du Français Bréau. Volé comme au coin d’un bois « La Grenouille » aura tort de dénoncer  le procédé à la presse : envolés dès lors comme par magie les juteux contrats sur les pistes allemandes !

Deux années plus tard, les aficionados vont apprendre à connaître Paul Krewer, le stayer « porc-épic » indépassable, rugueux, tout à fait apte à rafler d’une jambe les mondiaux de la décennie s’il ne s’était attaché exclusivement au pourrissement de la course de ses adversaires durant cette période. Son compatriote Moeller profite de ses services au détriment d’un Georges Paillard qui, dans l’édition  de 1932 à Rome,  aura entretemps retenu la leçon, et retrouvé la clef propre à décrocher un second titre mondial sans trop trembler.  

 Rome - championnat du Monde 1932 - Georges Paillard tout sourire

 

 

En 1934, finale rime à nouveau avec scandale. Cela se passe à Leipzig, sur fond de croix gammées, des saluts nazis enjoués du Président de l’U.C.I. d’alors, le Français Louis Breton, et de  nervis à brassard grimés en service d’ordre bon enfant. Dans cette saine ambiance, c’est le Français Charles Lacquehay qui cette fois joue le rôle de bizuth, offert en holocauste à l’indispensable « Monsieur-basses-œuvres-Krewer", et à son compact compatriote, le taurin Erich Metze. Comme si ce n’était pas suffisant, l’Espagnol Prieto s’est attaché la course durant à verrouiller la combinaison. « La Longue carabine », pourtant d’ordinaire si placide,  se retire, outré, avant le terme de cette sinistre farce en déclarant « Rien à faire : ils sont trois en commande contre moi ! ». Quand à Georges Paillard, le champion de France est sorti dès les qualifications, au terme d'une course au déroulement bien déconcertant ... 

 

Erich Metze (à gauche) et Paul Krewer dit "Le Porc-Epic" (à droite)

Eté 1934 au vélodrome Buffalo de Montrouge

 

En se démettant de façon aussi ostentatoire et en réalisant une prestation aussi piteuse, Lacquehay et Paillard ne peuvent pas imaginer une seconde qu’ils viennent de déclencher la minuterie d'une véritable une bombe à retardement, qui explosera quelques trois semaine plus tard …

 

Le 16 Septembre, le quotidien « L’Intransigeant », sous la plume impitoyable de Jean Antoine, sort l’artillerie lourde, et dénonce l’atmosphère empoisonnée du « Milieu » dans un article intitulé "Crevons l'abcès du demi-fond". Quatre jours plus tard, le même enfonce le clou : le Mondial 1929 remporté à Zürich par Paillard ? Acheté pour la somme de 25 000 francs. Son second titre, celui de 1932 ? Les tarifs ont augmenté : 30 000 francs de plus ! Pendant qu’on y est, son récent titre de champion de France : tarifé aussi !!! En passant, on égratigne l’édition 1930 remportée par le classieux champion germanique Moeller, apparemment dans tous les bons coups. Et ce ne seront pas les explications oiseuses de Toto Grassin, troisième de cette course derrière … Paillard qui dissiperont le malaise. Quant à Charles Lacquehay, on l'accuse de collusion avec "le Lion", et de faire en compères la pluie et le beau temps sur le demi-fond français.

 

Avec jusque ce qu’il faut d’hypocrisie indignée, Henri Desgrange y va à son tour de sa plume vacharde quatre jours plus tard dans « L’Auto » en signant un de ses éditos acides dont il avait le secret. L’hebdomadaire « Match » embraie, la presse généraliste aussi … En cet automne 1934 il pleut des pierres sur le demi-fond … L’orage finira bien par passer, mais le malaise lui, persistera. Et l’abcès n’en finira plus d'enfler.

 

Comme pour faire litière de cette réputation délétère, l’édition 1935 apparemment au-dessus des soupçons, verra la victoire-vengeance d'un Charles Lacquehay inexorable, présentant à ses bourreaux la note de l’édition précédente. En attachant son compatriote Auguste Wambst à la perte exclusive du jeune Walter Lohmann, il fera exploser la coalition germanique, et finira le travail en épuisant littéralement son rival Metze, pour qui le vélodrome du Heysel aura ce jour-là des allures de bagne infernal.

Charles Lacquehay, rageur derrière son entraîneur Besson, atomise Lohmann.

La vengeance est un plat ...

 

 

Mais même si cette édition bruxelloise a délivré un indiscutable vainqueur, il n’en reste pas moins que le vélodrome du Heysel aura  été le théâtre d’une combinaison à ciel ouvert. Une de plus.

 

L’édition 1936 verra la victoire indiscutable du fuoriclasse André Raynaud. Le générique du film a changé, mais la bande-son est restée la même : une coalition pour vaincre, avec un voire deux comparses pour boucler l'affaire. Ce jour-là le grand champion français récoltera les fruits du travail de sape exécuté avec conscience par un Lacquehay rancunier en diable, acharné à la perte du duo Metze-Lohmann, et secondé pour ce faire par le champion belge Georges Ronsse. La course aura donc mis en lumière une fois de plus un jeu d’équipe des plus visibles, en même temps qu’un futur prétendant au titre, l’Italien Severgnini, drivé par le vénérable Arthur Pasquier. Le stayer transalpin a tapé dans la rétine de tous les observateurs, éblouis par son abattage. Ces derniers le verraient tout à fait dans le costume d'un champion du Monde. Mais il est seul. Trop seul.  

 

Le championnat du Monde de demi-fond n’est plus, à l’évidence, la course individuelle que les règlements internationaux lui imposent.

 

La presse, généraliste ou spécialisée est lasse de constater (et il n’est pas niable qu’elle a « fait le job », de plus avec un courage certain) l’inexorable dérive de la discipline et de tirer chaque année la sonnette d’alarme. Elle va désormais jusqu'à réclamer à chaque course au titre mondial la suppression pure et simple du demi-fond du programme des championnats du Monde.

 

André Raynaud, qui a perdu la vie quelques mois auparavant sur les lattes du vélodrome d’Anvers, n’est plus là l’année suivante pour brouiller l'indécent tir de barrage germanique destiné à empêcher la victoire d’Ernest Terreau. A l’occasion de cette édition, les masquent tombent : le tournoi mondial de demi-fond est bien devenu une sorte de foire aux contrats agrémenté d’un bizuthage sportif. Au cours de cette course sulfureuse, l’entente manifeste du trio Lohmann-Shoen-Wals a dépassé les bornes de la décence (cf. lien plus bas)

 

Les journalistes dénoncent une nouvelle fois cette édition tout à fait scandaleuse. Pourtant, aucune mesure décisive ne sera prise pour interdire ces fameuses coalitions en course. On n’ignore pourtant plus que la délégation allemande vient ce jour-là sur les pistes en quelque sorte « en service commandé » du régime, l’ancien champion Sawall campant sur la pelouse  en surveillance de ses compatriotes pour  veiller à l’exact respect des consignes supérieures.

 

Jean Leulliot est de ces journalistes sportifs honnêtes et lucides qui savent pertinemment que l’édition 1938 a toutes les chances d’être la petite sœur - en plus laide et en plus vile si c’est possible - des précédentes.

 

Ses prévisions les plus pessimistes vont être dépassées : loin de corriger ses  pratiques suite au scandale de l’édition 1937, le team allemand va utiliser exactement les mêmes ficelles, tout aussi voyantes, et ceci sans aucune vergogne.

 

Ce Jeudi 1er Septembre 1938, au vélodrome olympique d’Amsterdam, ce sera un véritable western qui se déroulera. Un western avec ses méchants, ses affreux, sa victime.

 

Mais à la fin du film, pas de happy end, je préfère vous le dire tout de suite ...

 

LA SUITE A VENIR SUR STAYER FR


Sources : L'Auto; Le Miroir des Sports; Match; Le Petit Parisien; L'Humanité;  L'Intransigeant; "Toto Grassin" de Claudine Amiel.

 

Patrick Police, pour STAYER FR

 

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20/12/2018
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